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vendredi 22 septembre 2017

MOTHER ! DE DARREN ARONOFSKY : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN (SPOILERS)






Imaginez un film qui commence comme un Bergman, continue comme Du Polanski et se termine façon Quatrième Dimension. Voilà ce qui vous attend avec Mother! d'Aronofsky.

Un couple - un auteur (Javier Bardem) et sa jeune épouse (Jennifer Lawrence) - retape une vieille baraque, lieu de vie poussiéreux que la femme, surtout, tente de faire renaître.

Jennifer Lawrence, dans ce film, a des airs de Liv Ullmann, muse de Bergman à la grande époque.



Jennifer Lawrence dans Mother! de Darren Aronofsky (2017)
Jennifer Lawrence dans Mother! de Darren Aronofsky (2017)



Liv Ullmann dans Scènes de la vie conjugale, de Bergman (1973)
Liv Ullmann dans Scènes de la vie conjugale, de Bergman (1973)

Aronofsky multiplie les fausses pistes (Attention Spoilers à partir d'ici)



Mother! commence comme Scènes de la vie conjugale : le couple, qui ne va pas si bien, accueille chez lui un autre couple qui fait tout vaciller.

Un homme perdu (Ed Harris) qui se dit fan de l'auteur squatte la fameuse maison pour la nuit. Il est bientôt rejoint par sa femme (Michelle Pfeiffer) qui prendra vite ses aises.



 

Puis ce sera le tour de leurs deux fils. Une dispute terrible opposera les deux frères, et l'aîné (toujours splendide Domhnall Gleeson) tuera son cadet. Le meurtre laissera une tache indélébile sur le tapis blanc de la chambre. On adopte le point de vue du personnage de Jennifer Lawrence. 

Aronofsky multiplie les fausses pistes. On croit d'abord à une drôle de famille que le mari, avec raison, aurait cachée à son épouse. Il peut s'agir d'un drame familial qui éclaterait dans cette maison trop vieille pour être sans secret.

Il n'en est rien. 


Il n'y a qu'un seul indice révélant la volonté du réalisateur. C'est Michelle Feiffer qui le souffle à l'héroïne : "la maison n'est qu'un décor." Tout de suite, dans ma tête littéraire, jaillit le mot "mise en abîme". Si un cinéaste dit que la maison n'est qu'un décor, il faut le prendre au mot.

Le mari écrivain, qui n'a pas de nom, est un égoïste. Il a à tout prix besoin de la reconnaissance et de l'amour des autres, d'où son accueil du fan et de toute sa famille. Il aime ses admirateurs plus que sa compagne, qui semble pourtant être son admiratrice numéro un.

Une autre scène-clé révèle qu'il ne veut pas d'enfant, contrairement à son épouse. Si Platon dit que l'homme est éternel par les livres qu'il écrit et les enfants qu'il fait, le héros de Mother!, lui, a choisi de se contenter de ses écrits.



Jennifer Lawrence face à Javier Bardem dans Mother!

Mais le drame de ce couple "'d'invités" qui perd un fils lui redonne l'inspiration, tant pour écrire un livre que pour faire un bébé.

Jennifer est aux anges. Elle est enceinte.


Jennifer's Baby


Cette grande maison qui s'emplit puis se vide rappelle le roman d'horreur The Fifth Child, de Doris Lessing.






Dans le roman de 1988, on pouvait déjà établir un parallèle entre la trame et celle de Rosemary's Baby, célèbre roman d'Ira Levin brillamment adapté par Polanski. Difficile de ne pas penser à cette adaptation en regardant Mother! L'affiche même en est directement inspiré.



  



À regarder ses posters, on pense également au récent Enemy, de Denis Villeneuve, où tout se passe dans la tête du protagoniste. 




Dans Mother!, on croit d'abord que tout se passe dans la tête de l'héroïne, d'autant que le réalisateur prend soin de la montrer régulièrement en train d'avaler une curieuse mixture dorée. La folie semble la guetter.


Des bouts de moi


Quand le personnage de Javier Bardem retrouve enfin le goût d'écrire, il rédige un chef-d'œuvre poétique et les fans affluent devant sa porte. Il ne sait pas les retenir. De parfaits inconnus envahissent ainsi sa maison, rappelant encore une fois le film de Polanski, et les voisins sans gêne de Rosemary. Les admirateurs du poète veulent à tout prix emporter un morceau de lui, et pillent la maison.

Plusieurs artistes ont insisté sur cette dimension pesante des fans qui  cherchent à leur arracher quelque chose. Goldman leur rendait pourtant hommage dans Des bouts de moi. Britney Spears (oui, je cite Britney Spears dans un papier intello sur Aronofsky) a quant à elle dénoncé l'obsession des paparazzis de voler un morceau de sa personne.




Pour le mari dans Mother!, ce succès est bienvenu,  quand tout à coup survient le drame : l'un de ses trophées - un prix littéraire, est-on en droit de penser - tombe au sol et se brise en mille morceaux. La colère du mari est incommensurable. La femme en est effrayée. Elle l'est encore davantage dans la dernière partie du film, et que les fans envahissent - et détruisent en partie - la maison qu'elle a mis tant de cœur à rénover. Ils lui répètent à l'envi qu'elle n'est pas chez elle, et n'ont d'yeux que pour l'artiste. 

Une autre (mauvaise)  chanson vient à l'esprit, Y a trop de gens qui t'aiment, interprétée par d'Hélène Ségara. L'épouse est totalement éclipsée au profit de son mari célèbre. Elle est de temps en temps saluée comme "l'inspiration", encore. 

Aronofsky dénonce l'égoïsme des artistes mégalo, mais d'une manière plutôt originale.


Dans Rosemary's Baby toujours, l'homme ne pense qu'à sa carrière, au point de trahir sa femme et laisser le diable lui faire un enfant. Dans Mother! le diable est le mari lui-même. Il fait un enfant à son épouse, oui, mais c'est pour mieux le donner en offrande à ses fans, qui ont toujours faim de lui. La scène de dévoration du bébé est bien sûr déconseillée aux âmes sensibles.

Explication de la fin


Le mari, au-delà de l'enfant de sa femme, va lui voler son cœur à la toute fin du film. Ce cœur va devenir au sens littéral le dernier de ses trophées. Il est amusant de remarquer qu'en anglais, "trophy wife" (femme-trophée) se dit une très belle femme que l'on montre aux autres par vanité. Jennifer Lawrence incarne à merveille cette épouse-potiche qui aimerait être davantage.

Ce que le mari collectionne et que l'on ne doit pas approcher, ce ne sont pas des prix littéraires, mais les cœurs des femmes qui l'ont aimé et qu'il a tuées. Ces femmes peuvent être véritables ou fictives. Je penche pour la deuxième solution, puisqu'il s'agit d'un auteur. Sa maison, son décor, disparaît et réapparaît à la fin du film pour accueillir une nouvelle « conquête », héroïne d'une énième trame.

L'écrivain, dévoreur d'amour, a créé de toutes pièces plusieurs femmes pour se faire aimer d'elles. Il leur vole ensuite leur cœur, comme un cannibale mange ses victimes pour leur prendre leur force. Comme le dit l'héroïne dès la bande-annonce, "Ce n'est jamais assez."

On plaint le personnage de Jennifer Lawrence, dont le cœur n'était autre qu'un diamant brut.



Les femmes fictionelles au cinéma


Aronofsky a pu s'inspirer d'un très bon épisode de La Quatrième dimension, où un auteur crée une femme
 à sa convenance, avec une facilité déconcertante.







La fin de l'épisode est extraordinaire, et Rod Serling lui-même suggère qu'il est un être de fiction créé par son propre personnage.

Vous avez du mal à suivre ? Normal, on est en pleine mise en abîme, c'est-à-dire l'œuvre dans l'œuvre, le bouquin dans le bouquin, le film dans le film, la fiction dans la fiction.

Si vous voulez comprendre le concept sans vous prendre la tête, regardez le charmant film Elle s'appelle Ruby, où un jeune auteur invente aussi la fille idéale en l'écrivant. Une fois les mots sur le papier, la fille en question prend vie et devient sa compagne. 




Le film est une réflexion intéressante sur le pouvoir de l'auteur, et la bonne idée - ou non - d'avoir une partenaire qui réponde à chacun de ses désirs...

La délicieuse Delphine dans Les Demoiselles de Rochefort disait du peintre marin qu'elle n'avait encore jamais rencontré :



"Comme ce type doit mener puisqu'il m'a inventée."

On ne peut pas dire que l'écrivain de Mother! aime ses créations. Il veut être aimé d'elles par contre, à la folie. Il ne finira jamais sa collection de trophées inquiétants cachés à l'étage.





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jeudi 21 septembre 2017

CANNES 2017 - FAUTE D'AMOUR (LOVELESS) : NI PAPA NI MAMAN








Aliocha est un petit garçon qui porte le prénom d'un personnage de Dostoievski. Le roman Les Frères Karamazov parle de parricide, mais dans Faute d'amour, c'est un enfant qui se meurt doucement.

Ses parents, Boris et Genia, sont trop occupés à se déchirer pour s'occuper de lui. Pris au milieu d'un divorce particulièrement violent, Aliocha surprend la dispute de ses parents quant à sa garde. Aucun des deux ne veut le garder. Il disparaît.


Les égoïstes que nous sommes


Faute d'amour apparaît comme le revers sombre de la comédie Papa ou Maman. Martin Bourboulon mettait en scène un divorce cocasse où les parents se faisaient la guerre pour laisser leurs enfants à l'autre. Andrey Zvyagintsev (son nom fait un carton au Scrabble) nous propose une chronique de la Russie de son temps. Il dénonce, plus largement, les égoïstes que nous sommes.

Aliocha est visible dans seulement six plans de Faute d'Amour. Le film se concentre davantage sur le couple Boris / Genia, obsédés par eux-mêmes, suréquipés technologiquement et pourtant incapables de communiquer.


Boris (Alexey Rozin) est le père d'Aliocha dans Faute d'amour, de Andrey Zvyagintsev
Boris (Alexey Rozin) est le père d'Aliocha dans Faute d'amour, de Andrey Zvyagintsev


Ce couple, j'ai mal de l'admettre, c'est nous. Zvyagintsev adopte un ton à la Tennessee Williams pour dresser le tableau noir de ses contemporains.


Boris et Genia ne sont pas des monstres, ils sont même effrayants d'humanité. Ils ne pensent qu'à eux, à leur nouveau partenaire, à leur boulot, aussi terne soit-il.  Pas de place pour Aliocha, qui semble encombrer ses parents, et se retrouve traité comme un meuble.

- Tu veux pas le refourguer à ta mère ?
- Elle en voudra pas.

Ah, la grand-mère, parlons-en. C'est de loin le personnage le plus terrifiant. Il rappelle, là aussi, les matrones façon Tennessee Williams. Moralement parlant, il n'y a pas grand-chose à sauver. Par la violence de son discours, elle rend Genia plus humaine, et c'est elle qui s’inquiétera le plus de ce qu'il est advenu de son fils.


Maryana Spivak dans Faute d'amour
Maryana Spivak dans Faute d'amour


Malgré cette nuance, le couple demeure étonnant de froideur et de vérité. La Russie elle-même est dépeinte comme glaciale, bien au-delà de son climat. Comme dans L'Echange de Clint Eastwood, Faute d'amour dénonce l'incompétence de la police, qui lance les recherches d'un mineur seulement huit jours après sa fugue. Zvyagintsev accuse plus largement le dysfonctionnement de la société russe. À sauver, peut-être, l'association qui recherche les enfants disparus.


Un sombre miroir


Ne vous attendez pas à un roman à la Dickens, où les méchants parents se rendraient compte de leur erreur et deviendraient meilleurs. Boris et Genia sont les personnages d'une farce cruelle : ils n'évoluent pas, ou, pour Genia, si peu. Quant à Boris, il délaisse également l'enfant de sa nouvelle compagne, qui joue seul tandis qu'il regarde la télévision.

Il faut voir Faute d'amour, mais avoir, disons, le cœur bien accroché. 

Faute d'amour est l'un des très bons films de Cannes 2017 : franc, cruel, sans concession. Si vous n'avez pas peur qu'un réalisateur vous tende un sombre miroir de vous-même et de la société contemporaine, allez-y. Je finirai sur la réflexion qui m'est venue en fin de séance : "C'est bien vu, hélas."




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mardi 19 septembre 2017

DANS UN RECOIN DE CE MONDE : WHAT A WONDERFUL WORLD








Vous n'avez pas entendu parler de ce film ? On va y remédier tout de suite :







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jeudi 14 septembre 2017

THE PARTY : LE SENS DE LA FÊTE







Par Clément



Affreux, riches, et méchants


Si l’humour est – par tautologie – l’essence de toute comédie pure, celle qui ne s’embarrasse pas d’à-côtés dramatiques, il a d’autres utilités. De grands scénaristes comme Joss Whedon, David Chase, Terence Winter, Nic Pizzolatto, ont tous martelé l’importance de l’humour dans le drame ; son contraste désamorce la menace d’une complaisance dans la noirceur, et renforce la tension, car il entraîne autant le rire qu’une nervosité face à cette irruption inattendue.


Le corollaire est l’humour noir, voire le "gallows humor" si cher à nos amis anglais, cet humour désespéré, acide, qui nous rend mal à l’aise, car devant nous, des êtres ou des situations monstrueuses prennent forme, nous épouvantent face à leur démence, mais leur petitesse ou leur absurdité ne peuvent qu’exciter notre rire.


Desproges humour anglais francais


Alors quoi de mieux que cet humour pour dépeindre un échantillon de l’Humanité dans toute sa laideur ? Dans une précédente Party, Blake Edwards sonnait le déclin de la bourgeoisie via le burlesque crescendo déchaîné par Peter Sellers, mais ce burlesque est néanmoins rassurant car il a aussi un côté purement divertissant. Sally Potter, dans sa Party à elle, ne nous laissera aucun repère rassurant : rien que l’égoïsme humain, à nu, derrière la comédie noire. 

La Party de Blake Edwards (1968)
Scène de liesse avec un éléphant dans La Party de Blake Edwards (1968)

Janet (Kristin Scott Thomas) a été élue Ministre de la Santé d'Angleterre, le clou de sa carrière politique. Elle fête sa victoire en organisant une fête chez elle ; en plus de Bill, son mari professeur (Timothy Spall), sont convié.e.s sa meilleure amie April, langue de vipère cynique (Patricia Clarkson), son compagnon Gottfried (Bruno Ganz), qui saoule tout le monde avec ses croyances orientales-New Age, Martha (Cherry Jones) et Jinny (Emily Mortimer), couple lesbien qui attend des triplés, ainsi que le financier Tom (Cillian Murphy), au bord de la folie pour un motif d’abord inconnu, et qui cache un révolver sous sa veste.


Alors que la fête commence, Bill lâche une, puis deux révélations explosives, qui vont faire tomber les masques de tout ce beau monde. Dans sa charge contre la bourgeoisie et l’hypocrisie (Chabrol vient à l'esprit), capturée dans un noir et blanc classieux, d’autant plus ironique qu’il photographie le revers de beaux atours, The Party est le versant plus débridé d’Elle, à la férocité feutrée

Elle, réalisé par Paul Verhoeven (2016)
Fête dans une bourgeoisie décadente dans Elle, réalisé par Paul Verhoeven (2016)


Huis-clos sartrien


Bien que The Party nous parle d’une classe aisée, son traitement est celui du vérisme des opéras italiens de la fin du XIXe siècle : concis (le film ne dure qu’une heure dix), personnages sanguins chauffés à blanc, histoires d’adultères, et une fin brusque où le sang coule, le coup de couteau des paysans italiens est remplacé par l’arme à feu d’un col-blanc. Ces opéras devaient avoir l’effet d’un roc lancé sur le spectateur, et la machinerie de Sally Potter n’est pas moins efficace : un domino tombe, tous les autres suivent.



L’humour est cependant très british avec cette haute bourgeoisie en pleine décadence, les réactions souvent déphasées des personnages, et le goût du bon mot : les répliques d’April sont toutes chargées de l’esprit vénéneux des grands auteurs anglais. Le film dépasse la banalité du huis clos, par ce soin à l’écriture, moins caricaturale qu’elle en a l’air, qui ne tombe jamais dans la surenchère ou le grand-guignol. Une habileté qui n’est pas étonnante de la part de l’autrice de Yes (2004), long-métrage entièrement écrit en pentamètres iambiques.


Bill (Timothy Spall), Tom (Cillian Murphy), Jinny (Emily Mortimer), et April (Patricia Clarkson) dans The Party de Sally Potter (2017)
Bill (Timothy Spall), Tom (Cillian Murphy), Jinny (Emily Mortimer), et April (Patricia Clarkson) dans The Party de Sally Potter (2017)

Les personnages, au-delà de leurs stéréotypes, sont finement écrits. Chacun peut voir dans tel ou tel personnage un miroir de ses propres défauts. "Le bourreau, c’est chacun de nous pour les [deux] autres" observait Inès dans Huis-clos de Sartre, perçant à jour le mécanisme de l’Enfer selon le philosophe. Il en est de même pour The Party auquel il ne manque que l’arlésienne Marianne, le bourreau de tous, parce qu’elle brise le confort idéologique et social de chacun. D’une manière pas si éloignée de l’Addie Ross (aussi invisible) du Chaînes conjugales (1949) de Joseph L. Mankiewicz. Si The Riot Club vous avait dégoûté des jeunes richards anglais, The Party ne fera rien pour vous faire aimer leurs aînés.


The Riot Club, réalisé par Lone Scherfig (2014)
Bizutages pervers dans The Riot Club, réalisé par Lone Scherfig (2014)

Petits meurtres entre riches



La brièveté de The Party démultiplie la furie de la réalisatrice, qui s’attaque à de nombreuses cibles, les riches en premier lieu, avec cette finesse qui manquait à l’éléphantesque Absolutely Fabulous (le film, pas la série) : à quoi sert l’intelligence spirituelle d’April ? Seulement à blesser son entourage. C’est pourtant la seule du groupe à voir clair dans le jeu de tout le monde. Elle est notre guide ironique dans cette galerie de pantins.



April (Patricia Clarkson) dans The Party
April (Patricia Clarkson) dans The Party

Bill se cache derrière son prestige, sa mélomanie, et sa maladie pour excuser ses errements privés. Son combat de coqs avec Tom, bonne pourriture de financier, sert à Sally Potter de réquisitoire contre le patriarcat, et ses hommes mesurant leur valeur à l’argent et aux femmes qu’ils séduisent. Bill méprise Tom, intellectuellement inférieur, mais ce faisant, il se montre plus repoussant que le financier vengeur, venu d’abord ici pour semer la mort : la pulsion de destruction, si masculine...


Au premier plan, Janet (Kristin Scott Thomas), April (Patricia Clarkson), et Gottfried (Bruno Ganz) dans The Party
Au premier plan, Janet (Kristin Scott Thomas), April (Patricia Clarkson), et Gottfried (Bruno Ganz) dans The Party

Même Gottfried, gourou mystique plus « positif » que les sociopathes qui l’entourent, est renvoyé au vide de ses optimistes théories, basées sur des vérités fortes, mais in fine creuses quand la réalité reprend ses droits. Autant de discours sur les dérives de l’intelligence, et l’egocentrisme qui le dévoie.

Si The Party renvoie les hommes à leurs virilités inopérantes, elle se montre tout aussi dure envers les femmes, notamment celles qui digèrent mal leurs cours de féminisme. Jinny ne cache pas sa misandrie quand Martha veut lui rappeler que le patriarcat, et non les hommes, est l’ennemi. Mais Martha, féministe proclamée, n’est efficace que dans des thèses aussi abstraites que les chevaliers paysans de l'an mil au lac de Paladru chers à Agnès Jaoui dans On connaît la chanson. Dans la pratique, elle cache, minimise, a presque honte, de ses expériences hétérosexuelles passées. Ce couple progressiste et féministe n’arrive pourtant pas à se réparer à cause de réflexes conservateurs.

Jinny (Emily Mortimer) et Martha (Cherry Jones), le couple lesbien de The Party
Jinny (Emily Mortimer) et Martha (Cherry Jones), le couple lesbien de The Party

Si April porte la culotte dans son couple, c'est uniquement pour rabaisser son homme. Janet est une femme qui n’a pas honte d’avoir privilégié sa carrière au foyer, mais elle délaisse un mari qui a ressenti la solitude, a une liaison, et son hypocrisie la force à porter une armure respectable qui ne demande qu’à céder pour laisser échapper sa violence primaire. Le couple faussement heureux, qui se déchire sous l’impulsion de la femme, qu’elle soit coupable, victime, ou les deux, c’était déjà le thème de Gone Girl, sous un prisme plus thriller


Janet (Kristin Scott Thomas) dans The Party
Janet (Kristin Scott Thomas) dans The Party

Potter loue l’empowerment féminin, mais se montre sans pitié dès lors que la lâcheté et la paresse intellectuelle viennent le parasiter. Aucune rédemption possible dans ce milieu toxique où la violence, reflétée dans le coté tranchant, impitoyable de la mise en scène, est l’unique issue, comme dans Les 8 salopards de Tarantino.



Litote anglaise


Parce qu’il veut dire beaucoup avec peu, The Party a recours à la litote, à l’ellipse, dans une retenue très britannique, au risque de se montrer frustrant. Dans une geste très "film expérimental", Potter ne conclut pas le parcours de ses personnages, d’où une impression d’inachèvement. Elle n’oublie pas d’exprimer le côté plus humain de ses personnages, mais elle le fait avec moins d’adresse, puisqu’elle interrompt l’action, déjà minimale, avec de longues digressions verbeuses. En conséquence, le climax perd de son effet.


Bill (Timothy Spall) dans The Party
Bill (Timothy Spall) dans The Party

La remise en cause de Jinny et Martha de leur couple n’apparaît pas claire. Si Marianne est un vague dénominateur commun, les personnages affrontent tous un même problème, celui de la pérennité conjugale. Cela ne limiterait pas le film si leurs luttes ne restaient pas aussi cloisonnées les unes aux autres. La satire s’éparpille souvent, et The Party n’a pas le venin de L’Économie du couple, moins compact, mais plus cruel sur le sujet. Versant trash, la série Californication, réputée pour ces fêtes et dîners en dérapages incontrôlés, fait beaucoup plus fort, sans rien renier de son pessimisme foncier sur le couple.

Californication de Tom Kapinos
Quand dîner dans Californication, soirée toujours finir ainsi

 

Plaisir de sériephile


Les sériephiles se délecteront de retrouver de grands acteurs du genre réunis : les fans de Six feet under n’ont pu oublier Patricia Clarkson, qui jouait Sarah O’Connor, artiste hédoniste totalement jetée (ils s’amuseront de voir que ses traits New Age se retrouvent non chez April, mais chez son compagnon incarné par Bruno Ganz). Les fans de
The Newsroom (US) retrouveront avec bonheur la pimpante Emily Mortimer, ceux et celles de Peaky Blinders, Cillian Murphy.


Tom (Cillian Murphy) dans The Party
Tom (Cillian Murphy) dans The Party


Sans oublier une habituée de l’exercice avec Cherry Jones (la présidente dans la saison 7 de 24h chrono, mais aussi présente dans Transparent et 22.11.63). Côté cinéma, nous avons les talentueux Bruno Ganz et Timothy Spall (impressionnant dernièrement en négationniste de l’Holocauste dans Le Procès du siècle). 


Une farce jouissive et sombre



Sally Potter, scénariste et réalisatrice de The Party
Sally Potter, scénariste et réalisatrice de The Party


Avec The Party, Sally Potter signe une percutante mise à mort de la bourgeoisie hypocrite, portée par des dialogues narquois et des personnages sacrifiant leurs morales sur l’autel de leurs pulsions et de leur égoïsme. Vous allez rire noir devant leurs affrontements, et grincer des dents devant ce portrait de l’égoïsme humain, terrible, mais juste.



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