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vendredi 19 août 2016

TONI ERDMANN : TOOTSIE SOUS ACIDE



Par Clément


Dans son deuxième long-métrage, Alle Anderen (Everyone Else) Maren Ade, scénariste/réalisatrice, proposait un univers naturaliste, versant ensoleillé, avant de le teinter d’ombres de plus en plus prégnantes, alors même que des éclairs de fantaisie viennent souvent contredire le réalisme initial. 






Bonjour tristesse


La trajectoire est inversée dans Toni Erdmann, où un naturalisme lourd et ennuyeux ploie sous les déflagrations fantasques du personnage éponyme, pour gagner en légèreté et en lumière. Ce naturalisme, c’est d’abord celui d’Ines, bourreau de travail. Sa boîte propose des plans de licenciement à des entreprises qui les laissent faire le sale boulot. Ines est à deux doigts de prendre un dictionnaire lorsque son père Winfried lui parle de mots abscons comme « bonheur », « joie », « vivre ». 

Winfried trompe son terne quotidien en s’inventant un double, Toni Erdmann, fanfaron extraverti, toujours prêt aux actes les plus outranciers pour amuser la galerie. Sa garde-robe est d’un mauvais goût éprouvé. 

Il est dommage que ce duo soit si caricatural, maladresse qui s’étend aux personnages secondaires.

Dans la lune...

Toni Erdmann n’est pas sans rappeler Jim Carrey dans The Mask (1994), incarnation du Ça de l’individu écrasé par un surmoi ligoté par une persona Jungienne. La réalisatrice a d'ailleurs confié s’être beaucoup inspirée de l'humoriste Andy Kaufman – que Carrey avait interprété dans Man on the Moon de Milos Forman (1999). 




Kaufman était connu pour ses happenings culottés et ses spectacles où il jouait à fond chacun de ses personnages choquants, dans le but de provoquer une réaction primitive d’un public en proie au malaise. C’est ce que fait Winfried en voyant sa fille sur le point de craquer : au lieu d’un soutien moral, il cherche à l’exaspérer en l’agressant de ses présences inopportunes, pour qu’elle prenne conscience de ses verrous intérieurs (menace de burn-out, oubli complet de soi…), et « explose » avant de se reconstituer.

Les ombres de Cassavetes


Cependant, si Kaufman (et Carrey) ont deux personnalités séparées, le film suggère qu’Erdmann est une partie intégrante de Winfried : Maren Ade est une émule de John Cassavetes (elle le revendique) pour qui les films n’ont de sens que par les acteurs ; or, dans Toni Erdmann comme chez Cassavetes, c’est moins les personnages que ce que les acteurs en font qui bâtissent le film : Ade, comme lui, filme ses acteurs au plus près : en plan américain quand ce n’est pas un gros plan (les plans d’ensemble se comptent sur les doigts d’une main). Sa brillante direction d’acteurs (réputée exigeante) permet à Simonischek et Sandra Hüller de trouver spontanément le ton juste. Le premier veille à ne jamais rendre Erdmann balourd, (y compris avec un coussin péteur, c’était pas gagné).




L'humour du film prend sa source dans le contraste entre ses blagues potaches et les lieux corsetés où il se produit, comme l'ambassade. Quant à la statue de glace Ines, elle est constellée de fêlures discrètes, par exemple pendant la séquence avec son amant qui prend le virage d’American Pie (si si !) 

Ines a également un Ça, seulement, elle ne le libère qu’exceptionnellement, et jamais dans sa pleine mesure : le jeu de Sandra Hüller dans cette scène reste très contrôlé, elle ne se lâche pas complètement. Idem lorsqu’elle reprend un tube de Whitney Houston. C’est que la diabolique Maren Ade réserve cet effet pour le climax du personnage.

Le père n’est pas positif pour autant : son personnage répond à un besoin de régression (c’est la mode en ce moment : voir Bad Moms). Il fuit son rôle de père, néglige le reste de sa famille. En soi, Winfried n’est qu’un homme âgé sans but ni avenir. Son double n’est qu’une diversion temporaire : une fois son devoir accompli, il ne lui reste rien.

La coda, amère, sonne le retour au réel pour lui comme pour elle après une parenthèse enchantée, d’une manière très similaire à La Rose pourpre du Caire de Woody Allen. Maren Ade demeure fidèle à elle-même car Alle Anderen se terminait par un retour in extremis à l’ambiance du début, lumineuse, après une crise conjugale.

Qui trop embrasse...


Ade s’est sans doute montrée trop ambitieuse : sa critique du capitalisme demeure trop superficielle, (ses collègues et clients demeurent flous). Il aura fallu l’intégrer au récit, à la manière de Money Monster.

La réalisatrice a toujours vu cet opus comme un drame, et son écriture comique en pâtit : les scènes comiques manquent de rythme, et ne suscitent le rire que par intermittence. C’est ainsi qu'il faut 45 minutes au film pour planter le décor et ses héros. Le tempo très lent et la mise en scène épurée font que les deux acteurs se retrouvent seuls moteurs du film. Leur talent ne parvient pas toujours à le porter.

Maren Ade, réalisatrice
Maren Ade, réalisatrice

Drôle de drame


Toni Erdmann est un très bon film : la réalisatrice se démarque tant du cinéma mainstream que du cinéma indépendant, qui pêche souvent par complaisance, pour nous livrer un drame réaliste traversé d’humour cathartique. En dépit d’un scénario et d’un rythme très lâches, son auteure se montre une des meilleures directrices d’acteurs de notre temps. Schubert avait dit « Chaque fois que j’ai voulu peindre la joie, elle s’est changée en tristesse, chaque fois que j’ai voulu peindre la tristesse, elle s’est changée en joie ». Par sa justesse à faire naître la comédie du drame et vice-versa, Maren Ade est une des cinéastes les plus "Schubertiennes" de notre temps.


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vendredi 12 août 2016

L'ÉCONOMIE DU COUPLE: QUAND L'AMOUR RÈGLE SES COMPTES




L'Economie du couple, c'est quand on ne parle plus d'amour mais d'argent. Le dialogue de Marie et Boris est envahi par les chiffres. Comme deux personnes en instance de divorce. Et ça crie dans la maison, et les fillettes en pleurent. On partage les choses quand on partage plus les rêves. 

Tant pis si parfois les voix sonnent un peu faux, dans un couple qui déchante après tout c'est normal. Ce qui est grand dans le film de Lafosse, c'est que beaucoup se reconnaîtront: les couples qui se déchirent, ceux qui ont vu leurs parents en disgrâce l'un de l'autre, se disputer un meuble, un livre, un bout d'appartement, les bijoux de grand-mère.

Ça rappelle l'amertume du personnage de Billy Cristal dans Quand Harry rencontre Sally. Il conseille à ses amis pendant qu'ils s'installent: "Mettez vos noms dans vos bouquins dès maintenant. Un jour vous vous battrez pour savoir à qui appartient  cette putain d'assiette. Cette assiette à trois dollars vous coûtera des milliers de dollars en coups de fil à votre avocat."

C'est que Harry avait divorcé d'Helen peu avant. Mais la femme de sa vie, c'est Sally, d'avec qui il divorce tous les cinq ans pour mieux la retrouver, la connaître, l'aimer.

L'Economie du couple ne vaut pas 5X2, l'un des deux grands films d'Ozon avec Sous le sable, où il contait à rebours le désamour d'un couple, du divorce aux premières lueurs.

La photo s'ensoleillait, depuis le gris comptable au soleil estival, en passant par le bleu de l'enfant et le blanc des noces.





La photo de Joachim Lafosse est sobre, sans pour autant faire téléfilm. Le plan-séquence passe d'un personnage à l'autre avec fluidité, les moments de bonheur font respirer la trame, tout est juste, tout sonne vrai. Dans le public, on a la sensation de participer à ce dîner entre amis où flotte le malaise. On espère avec eux, dans une chorégraphie à quatre. Tout est montré avec délicatesse, les non-dits, les enfants qui trinquent, chacun veut gagner mais se trompe de victoire.

Divorcer avec classe, c'est dur dans la comédie, alors imaginez le drame.

Il faut voir L'Economie du couple. Certains frissonneront de reconnaître des attitudes, des réflexions, des tons de voix où perce la rancœur là où le cœur n'est plus. Ce n'est pas haïr l'autre, c'est souffrir de ne plus le souffrir. Tout y est: la mauvaise foi de l'un, le désespoir de l'autre de tout contrôler, et le regard des gosses au milieu, navrés du naufrage.

Il faut voir L'Economie du couple, mais il faut pour cela avoir le cœur bien accroché. Et s'il est accroché à quelqu'un, douterez-vous de cette personne à la fin de la séance, ou la serrez-vous plus fort pour ne pas qu'elle s'évade ?

Si l'on pouvait commencer son histoire par la fin, comme dans le film d'Ozon, oserions-nous aimer ?

Oui, puisqu'il le faut. Puisque la mort d'un amour prouve au moins qu'il a vécu. On ne repousse pas le fruit avant d'avoir mordu dedans. Et si l'on s'empoisonne, au moins aura-t-on eu la pulpe et le jus et le sucre avant l'amertume. Et puisque sans le fruit, on meurt de soif, autant mourir moins vite et pour une belle raison.

Surtout, le poison n'est pas certain. C'est pour ça qu'on essaie.



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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !