dimanche 22 juin 2014

HAROLD RAMIS: LA FIN DU JOUR


Harold Ramis a vécu son dernier jour hier. Alors on en parle : on ne meurt pas tous les jours. À part Bill Murray dans Un Jour sans fin. Son personnage, Phil Connors, après avoir vécu tant de fois le 2 février, (jour de la Marmotte aux Etats-Unis) a une phase dépressive, et fait l'expérience de tous les décès possibles. Votre prof de philo vous disait qu'on ne faisait pas l'expérience de sa propre mort ? Il avait tort : pour Phil Connors, ça marche.

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Sous ses allures de « feel-good movie, » Un Jour sans fin, à l'image de nombreux films du réalisateur, pose donc de vraies questions philosophiques sous l'angle de la comédie. Harold Ramis s'est servi du passé filmographique de Bill Murray pour le personnage. L'acteur avait en effet joué en 1988 le rôle de Scrooge dans Fantômes en fête (Scrooged en anglais.)

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Scrooge, vous savez, ce vieil avare du conte de Dickens qui, une nuit de Noël, s'amende après la visite de trois fantômes, passé, présent et avenir ? Un Jour sans fin est une histoire de Scrooge : un vieux grincheux devient sympathique en vivant une expérience extraordinaire, celui de revivre tous les jours le même jour. Le pourquoi du miracle n'est jamais expliqué, aussi tous les courants philosophiques se sont réclamés du film, des bouddhistes aux positivistes. Aujourd'hui, tout le monde connaît Un Jour sans fin par cœur (c'est pas dur, me direz-vous.)

Dans Mes Doubles, ma femme et moi, sorti en 1996, Harold Ramis posait avec humour la question du clonage. Dans une comédie légère, il ouvrait le débat sur ce qui est devenu aujourd'hui un sujet de société : si le clonage humain existait, et s'il était accessible à tous, qu'en ferait-on ? Un clonage de confort, comme Doug Keaney, le héros du film, qui envoie un clone au bureau à sa place pour pouvoir jouer tranquillement au golf ? Le film, l'air de rien, évoque le problème du malaise au travail et du stress qu'il génère. Doug, comme bien des hommes débordés, culpabilise de négliger son épouse et ses enfants. Pour mener à bien vie professionnelle et vie de famille, on n'est pas trop d'être plusieurs.

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Doug parle même de son dilemme à un psychanalyste.

Trois ans plus tard, dans Mafia Blues, c'est un mafieux stressé qui vient consulter un analyste, et ce deux ans avant Les Sopranos, l'excellente série de David Chase.

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Choisir Robert de Niro était aussi, bien sûr, un clin d'oeil à la filmographie de l'acteur, marquée par de nombreux rôles de gangsters. Dans le film de Harold Ramis, le parrain de la Mafia devient touchant. Il est en pleine crise existentielle. Un pied-de-nez, peut-être, de De Niro à sa propre adresse : était-il « fatigué » de jouer éternellement les gangsters au cinéma ? Le film, toujours sous le masque de la farce, effleure aussi la question du rôle de la psychanalyse aux Etats-Unis : sert-elle à libérer l'individu ou seulement à le renvoyer au boulot, et qu'il redevienne un efficace maillon de la chaîne ? Harold Ramis s'était peut-être fait la réflexion car, étonnamment, il avait travaillé dans sa jeunesse au sein d'une clinique psychiatrique. Il évoque cependant le sujet avec humour dans Mafia Blues. L'analyste, incarné par Billy Crystal, pose ainsi à son patient une question rhétorique : « En quoi consiste mon job, au juste? À faire de vous un gangster heureux et équilibré ? » (ma traduction) De Niro, de façon très amusante, acquiesce à moitié.

Trois ans plus tard sortait Endiablé, où Elliot Richards, célibataire sensible, allait jusqu'à vendre son âme au diable pour changer d'existence.

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Le prénom Elliot est une double référence cinématographique. Hélas, le quotidien du personnage n'est en rien comparable à la vie palpitante d'Elliot Ness, ni au destin du jeune garçon qui se lie d'amitié avec un extra-terrestre. L'extra-terrestre, dans Endiablé, est Elliot lui-même. Méprisé par ses collègues, jamais invité nulle part, il permet à Harold Ramis de traiter le thème de la solitude aujourd'hui. Il dénonce en douceur la pression sociale qui incite à sympathiser avec ses collègues de travail et, surtout, à se mettre en couple. Mais là aussi, plusieurs vies ne suffisent pas. Endiablé pose une question centrale maintes fois reprise au cinéma, de Dans la peau de John Malkovitch de Spike Jonze (1999) à son nouveau film, Her, qui sortira en salles le 19 mars : le désir ardent et impossible d'être quelqu'un d'autre.

Harold Ramis, à la fois réalisateur et scénariste des films cités, a réussi, par la comédie, à marquer notre époque, en soulevant des questions sérieuses sans jamais se prendre au sérieux. Le jour sans fin de Phil Connors était un 2 février. Le 24 restera celui de Harold Ramis.




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