dimanche 22 juin 2014

LA CREME DE LA CREME: OUTRAGEUSEMENT SEXISTE ET CLICHÉ


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En 1999, Jean-Pierre Améris filmait dans Mauvaises fréquentations un quatuor d'adolescents montant une affaire de proxénétisme. Deux jeunes hommes parvenaient à convaincre leurs petites amies de faire des fellations aux garçons de l'école pour 50F la passe (7,50 euros aujourd'hui), dans le but de partir en Jamaïque réaliser leur rêve. Delphine, follement amoureuse, accepte pour Laurent, cerveau de l'affaire. Olivia, sa meilleure amie, refuse d'abord catégoriquement, mais finit par accepter par solidarité, et tente de protéger son amie. 

Quinze ans après, c'est Kim Chapiron qui s'attaque au sujet, un an après Ozon et son Jeune et Jolie. La prostitution estudiantine n'est pas un sujet aisé, et il est courageux de proposer un film sur ce thème. Cependant, on pouvait attendre bien mieux de Kim Chapiron. La Crème de la crème s'avère bien loin de la caméra audacieuse et brutale de Dog Pound, où le réalisateur se penchait déjà sur trois adolescents, dans un centre de détention pour mineurs. Le choix des plans (notamment les très gros plans) les travellings splendides en steady cam, le montage, le scénario, et la psychologie des personnages faisaient de Dog Pound une plongée passionnante dans l'univers de la correctionnelle.

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Mais avec son dernier film, Kim Chapiron revient en France, et semble embrasser d'un coup tous les défauts du cinéma français : la photographie est médiocre voire inexistante, les dialogues dans les chambres d'étudiants ressemblent à ceux d'une mauvaise sitcom, sans les rires enregistrés, et pour cause : le film n'est pas drôle. Il s'agit d'une comédie ratée. La scène de la prise d'ecstasy a même été volée au film des Inconnus, Les Trois frères, où les humoristes tentaient, avec bien plus de succès, de montrer le ridicule des gens qui abusent de substances illicites (l'obsession de Mickey est directement piquée au film de 1995.)



Tiens tiens... les années 90, voilà où Kim Chapiron semble être coincé : dans une soirée nostalgique, les jeunes de l'école de commerce (ne jouons pas sur les mots, HEC est directement visée) s'égosillent sur la chanson « A propos de tass, » du groupe de rap « Tout simplement noir. » Ca ne vous dit rien ? Faites un effort. Vous vous souvenez sans doute de ce refrain hautement intellectuel qui répétait à l'envi « Toutes des tasspé » (en verlan, « toutes des pétasses. »)

Cette phrase résume bien, hélas, la vision des femmes dans le film de Chapiron : toutes des putes, ravies de participer à « ce réseau » de prostitution qui leur fait miroiter un autre réseau, censé les tirer de la galère. Toutes acceptent, sans exception, un sourire en coin, comme pour une aventure vaguement scandaleuse. Aucune ne s'emporte contre la jeune fille qui vient leur proposer de l'argent pour escorter des jeunes gens, et davantage en fin de soirée. Cette unanimité est d'autant plus inquiétante que la « rabatteuse » n'est autre qu'une jeune fille de cité, ayant justement trouvé une porte de sortie grâce aux études. Une pauvre vient donc décréter devant d'autres jeunes filles fauchées (caissières ou vendeuses) qu'elles n'ont d'autre choix que la prostitution. Elles sont belles, et leur seul salut sera de se vendre pour « réussir, » puisque les études leur font défaut.

Le monde serait donc divisé entre les élèves des grandes écoles et les autres, comme si on ne pouvait être caissière de supermarché dans sa jeunesse et connaître une réussite sociale ensuite, par le travail et le talent, autre que celui d'écarter les jambes.

Kim Chapiron a déclaré dans une interview que La Crème de la crème était « Un film qui se [voulait] un peu témoin de la génération Y en France. » la génération Y ! Que n'a-t-on entendu à son sujet ! Selon les stéréotypes habituels, les jeunes de cette génération seraient flemmards, obsédés par les nouvelles technologies, incapables de se concentrer et de supporter l'autorité.

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Nouveau cliché pour Chapiron : ces jeunes seraient cyniques. Ses personnages calculent le potentiel d'une femme sur son physique, et celui d'un jeune homme sur le salaire qu'il gagnera une fois sorti de la fameuse école. La cote d'un étudiant monte selon la femme qui l'accompagne, comme aux cours de la bourse. Les réflexions les plus sexistes ne font pas non plus frémir les jeunes filles embauchées par le club particulier de Dan, Louis et Kelly. La phrase d'Oscar Wilde leur va comme un gant: ils connaissent le prix de tout et la valeur de rien. Espérons que la jeune génération, y compris les élèves des grandes écoles, ne se reconnaîtront pas dans cet obscur tableau.

Ce cynisme est revendiqué quand les héros chantent à tue-tête, au volant d'une voiture, « Les gentils, les méchants » de Michel Fugain. Les paroles sont grossièrement mises en parallèle avec leur supposée absence de moralité.



Mais, par-delà la génération, ce sont les classes sociales qui sont affublées des pires clichés. Kelly, jeune fille de cité, se fait appeler Kelliah. Est-ce que « Kelliah » sonne plus bourgeois ? Plus « tendance » ? Kelliah Ash est en réalité comédienne et mannequin. C'est mieux que Kelly, apparemment, « la copine de Brandon » (c'est Louis, le bourgeois beau gosse, qui le dit) dans Beverly Hills (encore une série des années 90 !) C'est bien connu, les enfants de pauvres ont tous des prénoms de feuilletons américains, puisque leurs parents sont des accros à la télé sous-éduqués. On s'étonne d'ailleurs que Kelly, officiellement de milieu modeste, habite une belle maison à deux étages avec des meubles anciens dans sa salle à manger.

La réalisation de Chapiron, malheureusement, ne sauve pas le film : la scène de la première fête où les étudiants hurlent « Les Lacs du Connemara » fait penser à La Boum, version pseudo-trash. Les références à The Social Network de David Fincher sont fort maladroites: Dan « fait son Mark Zuckerberg, » le trio participe à une fête costumée ringarde et accorde une importance démesurée aux groupes étudiants, pâles copies des clubs à l'américaine. Le film est également mal joué : tous les rôles sont caricaturaux, même si Alice Isaaz dans le rôle de Kelly, et Marine Sainsily dans celui de la parfumeuse, parviennent à tirer leur épingle du jeu.

Quitte à voir un téléfilm, autant regarder Mes Chères études d'Emmanuelle Bercot, nettement plus instructif.



Pour ce qui est du dénouement de La Crème de la crème, Chapiron se contente d'une pirouette de teen movie pour éviter l'essentiel. La loi française considère pourtant le proxénétisme comme une atteinte à la dignité de la personne, et sanctionne cet acte de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 euros d'amende. Or, rien n'est dit de la gravité des actes commis, ni par d'autres étudiants, ni même par le directeur de l'école, qui fait lui aussi preuve d'un cynisme raté. Sa dernière réplique est censée rappeler au spectateur la phrase de Patrick Le Lay sur « le temps de cerveau disponible, » mais tombe à plat.

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Là où, dans Dog Pound, Chapiron nous offrait une vraie réflexion sur la criminalité, l'adolescence et la prison, en cherchant à comprendre les jeunes comme les matons dans une spirale de violence, il oublie ici toute nuance. En se gardant de juger ses personnages, il semble leur donner raison. Le spectateur peut se dire en fin de projection « Ah, ce n'est pas si grave, alors, de monter un réseau de prostitution. Ça peut même rapporter gros. »

En somme, beaucoup de laideur dans cette sitcom sexiste bourrée de clichés, sur les bourgeois comme les filles de rien, et au cynisme raté. Rien à sauver de ce dernier Chapiron. Espérons que le suivant nous fera vibrer et réfléchir comme ses premières œuvres.




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