samedi 16 août 2014

BUNNY LAKE A DISPARU: JAMAIS SANS MA FILLE






Variation de Otto Preminger sur le thème de la folie, Bunny Lake a disparu est un film unique et dérangeant sur la lutte d'une femme pour retrouver sa fille.

L'idée judicieuse de Preminger est de ne pas montrer Bunny Lake. Ainsi, comme l'inspecteur chargé de l'affaire, on en vient à douter de son existence, à suspecter sa mère Ann, son oncle Steven, la cuisinière, le propriétaire de la maison, les voisins, les employés de l'école, dans un tourbillon de doutes qui nous fait finalement compatir à la détresse de la mère.

Bunny Lake, petite fille véritable, ou amie imaginaire d'une femme dérangée ?

Alice au pays des cauchemars


Ann et "Bunny" (lapin, en anglais) font penser à l'oeuvre de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles






La trame de Preminger, cependant, se rapproche davantage d'Alice au pays des cauchemars. 

Une mère dépose sa fille à l'école un matin pour ne plus l'y retrouver le soir venu. Elle la cherche partout, appelle la police, son frère essaie de faire jouer son influence de journaliste. Rien n'y fait. La police semble prendre Bunny pour le Lapin Blanc de Lewis Carroll: un fragment de l'imagination d'Alice, qui poursuit un personnage dans un pays rêvé. 





Bunny est justement décrite par sa mère comme Alice dans le roman victorien: une petite fille blonde aux yeux bleus, en robe-tablier bleue. On parle également, dans le film, de socquettes perdues, et l'héroïne de Carroll porte des socquettes blanches. 


Quand Ann s'indigne contre les employés de l'école, elle s'écrie "Qui est le responsable dans cette maison de fous ?" ce qui rappelle les exclamations d'Alice face à l'absurde du pays des merveilles, et l'un de ses habitants, le Chapelier fou.





Le Chapelier fou dessiné par John Tenniel, dans l'oeuvre originale de Lewis Carroll (1865)


Comble de l'histoire, Bunny Lake a disparu est sorti en 1965, année du centenaire du livre.

Le célèbre générique de Saul Bass suggère d'emblée la possibilité que Bunny ne soit qu'un être de papier.






Ann (merveilleuse Carol Lynley) est une blonde à la beauté classique, comme Hitchcock les aimait.







Elle a le visage, la coiffure et le regard d'une petite fille innocente, à l'image d'Alice.

Alice, dessinée par Walt Disney en 1951

Preminger ne semble pas avoir été convaincu par la version Disney d'Alice et de ses fleurs chantantes. Il n'aurait sans doute pas renié la version récente de Tim Burton, qui insiste, comme à son habitude, sur le côté sombre du conte.



Alice et les fleurs effrayantes dans la version de Tim Burton (2010)

Burton n'était pas le premier à mettre en exergue la dimension terrifiante du livre de Carroll.

En 2006, par exemple, les éditions Diane de Selliers publiaient un double ouvrage, Alice au pays des merveilles et De l'autre côté du miroir, où Pat Andrea, illustrateur, faisait oublier d'un coup la douceur de Disney.


La chute d'Alice illustrée par Pat Andrea, dans une traduction d'Henri Parisot (éditions Diane de Selliers, 2006)

Pat Andrea n'hésite pas à poser la question de la folie. Son Alice, effrayée, effrayante, est représentée comme double. Le nonsense de Lewis Carroll, ce fameux absurde à la fois drôle et déroutant, ne fait plus rire: le cauchemar prend le pas sur le rêve. 

Cette dimension est accentuée, dans le film de Preminger, par la rencontre avec Miss Ada Ford, femme excentrique de l'école, qui enregistre les récits de cauchemars d'enfants. 





Ada Ford (Martita Hunt) et Ann Lake (Carol Lynley) dans Bunny Lake a disparu, de Otto Preminger (1965)


Que déclare cette étrange femme quand elle apprend que Steven et Ann Lake sont frère et sœur et non mari et femme  ?




Steven Lake (Keir Dullea) console sa sœur dans Bunny Lake a disparu


"Curiouser and curiouser." Ada Ford use de la fameuse expression d'Alice devant la bizarrerie du pays des merveilles. On peut traduire littéralement l'expression par "de plus en plus curieux" (la curiosité étant le vilain défaut d'Alice) mais aussi par "de plus en plus étrange" :






Un piège kafkaïen ?


Dans le film de Preminger, il se pourrait que la mère soit piégée dans un univers kafkaïen: elle recherche désespérément sa fille dans un monde où l'on doute de son existence même. Elle s'engagerait alors dans une lutte absurde pour prouver ce qui pour elle est l'évidence: l'existence de Bunny. Elle fait donc face au scepticisme de la police, surtout de l'inspecteur Newhouse (Laurence Olivier, impérial) et à l'inaction des membres de l'école, dans une série de dialogues de sourds.







C'est le parti pris de Robert Schwentke dans Flight Plan (2004) où une mère, brillamment incarnée par Jodie Foster, cherche sa fille à bord d'un avion, tandis que les passagers et membres de l'équipage affirment avec force sa non-existence.





Otto Preminger, quant à lui, multiplie les fausses pistes. On reste sur le fil du doute: Bunny Lake existe-t-elle ? Si oui, qui l'a enlevée ? Sinon, la mère est-elle démente ? Preminger nous ferait douter de nos propres yeux.



Une réflexion sur la folie (Attention spoilers)


John Katzenbach, dans son excellent roman L'Analyste, explique comment un psychanalyste parvient à pénétrer la folie d'un patient, entrer dans son jeu pour l'en faire sortir.



C'est exactement ce qui se passe à la fin de Bunny Lake a disparu, dans le double jeu extraordinaire du couple frère-sœur, porté par la performance remarquable de Keir Dullea et Carol Lynley.

Le point culminant du film, la fameuse scène de la balançoire, restera un moment d'anthologie au cinéma. Le montage et la tension de la scène évoquent tour à tour Hitchcock et Orson Welles.

La musique envoûtante et l'esthétique noir et blanc font de Bunny Lake a disparu un thriller psychologique unique en son genre. 


Le film est à voir deux fois: la première pour l'angoissant plaisir de se laisser prendre à l'intrigue, la seconde pour en démêler les secrets.


Courez voir ce chef-d'oeuvre en réédition. Vous n'oublierez jamais Bunny, Lapin Blanc du film noir.











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