vendredi 29 août 2014

THE GIVER : LA MÉMOIRE DANS LA PEAU







Une bande-annonce trompeuse


La bande-annonce de The Giver nous donne la fausse impression d'une énième dystopie pour ados, un film surfant sur le succès de Hunger Games et autres Divergente.




Cependant, quand on sait que le livre est sorti en 1993, et qu'il est devenu une référence dans les écoles américaines, ça change un peu la donne.


Sur la couverture du livre, on se rend compte que le héros de l'histoire n'est pas le jeune homme, mais le vieux. D'où le titre "The Giver" et non "The receiver" qui est le rôle de Jonas.

Jonas n'est plus un enfant. Dans le roman, il a onze ans. Dans le film de Philip Noyce, il en a environ 16, et on le rencontre, comme une certaine Tris dans Divergente, la veille d'un jour décisif: l'Etat choisira pour lui son métier, selon son caractère et ses inclinations.

Dit comme ça, la société de Jonas ressemble à la République de Platon, première utopie jamais écrite, où l'on dirigeait les jeunes citoyens vers des activités et un rôle social qui correspondaient à leur personnalité et leurs centres d'intérêt.





Oui mais voilà, l'utopie de Platon avait déjà des relents totalitaires. Il y expliquait entre autres ce que l'on appelle aujourd'hui l'eugénisme: une instance supérieure décidait quels citoyens auraient le droit de se reproduire, selon des critères de vertu et d'intelligence.

Le monde inventé par Lois Lowry est une anti-utopie. Elle caricature à l'extrême les tares dont elle témoigne à notre époque, et dépeint ainsi une société futuriste cauchemardesque.

Tout comme pour Divergente, c'est Huxley qui a le plus inspiré l'auteur.




Du côté de chez Huxley


On retrouve dans The Giver les principaux thèmes du Meilleur des mondes, dystopie écrite en 1932: l'obsession de l'orthodoxie et de la conformité, un égalitarisme destructeur, une reproduction contrôlée et des bébés alignés comme des clones.


Aldous Huxley


Il existe aussi un "médicament" pour noyer les émotions négatives, cousin du Soma, sorte d'anti-dépresseur dans la dystopie des années 30. The Giver a carrément repris les Feelies du roman de Huxley, ces machines à sensations censées faire vivre le cinéma en mieux. Enfin, les habitants des deux dystopies n'ont pas le droit au malheur. C'est John Savage (ancêtre du Jonas de Lowry) qui en deviendra le fervent défenseur.

Les habitants de "la communauté" de Jonas sont tous habillés de blanc, comme dans l'une des rares adaptations du Meilleur des mondes, produite par la BBC en 1980. Voici une compilation du film, accompagnée de la chanson "Bring Me to Life," du groupe Evanescence:






Réflexion sur le langage


The Giver rappelle également une autre dystopie majeure, celle de George Orwell (qui s'inspirait déjà de Huxley, son prof de lettres.)



C'est sur la réflexion au sujet du langage que Lois Lowry rejoint Orwell: il avait inventé en 1948 le principe du Novlangue, langue de la dictature, qui effaçait peu à peu les émotions et la pensée du parler quotidien, pour ne plus permettre que des discours orthodoxes et désincarnés.

Dans l'oeuvre de Lowry, on témoigne de la tendance inverse: tout - notamment les sentiments -doit être exprimé, expliqué, rationalisé. Si une chose est exprimée de manière trop vague, un citoyen orthodoxe s'empresse d'exiger une "précision de langage," comme un juge  sommerait un témoin de préciser sa pensée lors d'un procès.

Cette obsession de l'exactitude et de la transparence remonte encore plus loin qu'Orwell et Huxley. Elle date de 1921.



Nous Autres, inspiration d'Orwell pour 1984, parlait déjà d'une dictature de la transparence, et d'une rationalisation extrême dans une société ayant déclaré l'émotion comme ennemie publique, au même titre que le libre-arbitre. Comme dans The Giver, les habitants de l'Etat Unique parlent d'une seule voix.

Jonas condamne par ailleurs l'hypocrisie langagière du pouvoir en place. On ne parle plus de meurtre ni de mort, le mot "death" ayant été remplacé par "release," mot positif synonyme de soulagement, de libération. Jonas dénonce, à l'instar d'Orwell: "Ils n'avaient pas éliminé le meurtre. Ils l'appelaient juste par un autre nom." En effet, Orwell, dans "Politics and the English Language" écrivait:

"Political language (...) is designed to make lies sound truthful and murder respectable, and to give an appearance of solidity to pure wind."

"Le discours politique a pour but de donner aux mensonges un air de vérité, rendre le meurtre respectable, et donner une apparente solidité à ce qui n'est que vent."

Qui es-tu, Jonas ?


Venons donc à cet adolescent qui lève le voile sur l'hypocrisie de son temps. Jonas. Un nom de prophète, rien que ça.

Lowry, bien sûr, n'a pas choisi le prénom au hasard. Dans la Bible, Jonas, c'est d'abord celui qui avait pour mission de rétablir les frontières d'Israël, détail intéressant si l'on sait que le Jonas de The Giver devra trouver la frontière de son monde pour accomplir son destin.

On connaît surtout le prophète pour ses trois jours passés dans le ventre d'une baleine.


"Jonas et la baleine," tableau de Carlo Antonio Tavella (1700)



Jonas avait désobéi à Dieu, et pris la direction de Jaffa au lieu des Ninives, où il était envoyé. Son bateau fait naufrage en route et il est gobé par une baleine. Recraché au bout de trois jours de punition, il obéit à Dieu et se rend aux Ninives, dont il prédit la destruction, ses habitants vivant dans le péché. 

Pardonnez-moi


Surprise, contrairement à l'épisode du Veau d'or, les habitants des Ninives se repentent de leurs actes. Pardonnés de Dieu, leur ville ne sera pas détruite. 

Jonas, blessé dans son orgueil de n'avoir pas vu sa prophétie se réaliser, ne comprend pas la notion de pardon et la refuse.

C'est là que le symbolisme arrive dans notre dystopie adolescente: le pardon revient sans cesse dans The Giver. Les excuses sont toujours accordées, immanquablement accueillies d'un "excuses acceptées." Cette formule résonne comme une réponse conditionnée, toujours dans  la veine du roman de Huxley.

Il est amusant de remarquer que la légende de Jonas a aussi inspiré Orwell pour l'un de ses essais, "Inside the Whale."


A la fin de The Giver, Jonas ne demande plus pardon, et ce choix scelle son vrai passage à l'âge adulte.

Pardon de quoi ? De vouloir rendre aux habitants leurs émotions et leurs souvenirs, volés par un état totalitaire.

Nous retrouvons ici une obsession orwellienne: la mémoire.


George Orwell


Souviens-toi 


Chez Orwell, la mémoire collective est sans cesse altérée, modifiée, pour coller au mieux aux "prédictions" de Big Brother.

Chez Lowry, la mémoire est tout simplement effacée. Le bon comme le mauvais, la joie comme la guerre, tout est perdu, ou presque. Un "passeur" (merveilleux Jeff Bridges) détient toute la mémoire du monde. Il en transmet une partie à Jonas, qui décide de la partager avec tous.

Parce qu'il faut un méchant, Meryl Streep incarne la Doyenne, qui s'assure de la pérennité du pouvoir en place et de la stabilité de l'état, autres thèmes-clé traditionnels de la dystopie.

Meryl Streep, Doyenne dans The Giver
Meryl Streep, Doyenne dans The Giver

Une voix de Big Brother reprend même les citoyens à l'ordre à la moindre d'incartade.

Un monde en noir et blanc


Dans le quotidien de Jonas au début du film, tout est noir ou blanc. Le héros, qui voit un peu mieux que les autres, discerne peu à peu les couleurs, le spectateur avec lui. 

Cette esthétique rappelle le charmant film de 1998, Pleasantville. Gary Ross, son réalisateur, tournera le premier volet de Hunger Games en 2012.






Fiona (Odeya Rush) dont Jonas discerne les cheveux auburn au début du film.

Quand on y pense, Pleasantville se révèle aussi être une fausse utopie.


Le monde en noir et blanc reflète bien l'état d'esprit de la société de Jonas: un univers sans nuance, ou tout est bien ou mal, sans passion, sans beauté. 

Cette esthétique double, noir et blanc puis couleur, permet à Philip Noyce de multiples références à la science-fiction.


Les drones peuvent être vus au début de The Giver comme des engins dignes des premiers films de SF. Quand on passe à la couleur, ces mêmes drones rappellent les machines de Star Wars 1, La Menace fantôme, et s'inspirent aussi des BD du genre.




Jonas (Brenton Thwaites) poursuivi par un drone dans The Giver
Jonas (Brenton Thwaites) poursuivi par un drone dans The Giver



Sous un soleil vert


On retrouve dans The Giver plusieurs éléments de dystopies récentes. Le regard servant de code d'accès s'est déjà vu dans Minority Report. Les injections quotidiennes rappellent l'entrée des employés de Gattaca dans leur entreprise. Les "bithmothers" (pondeuses, en résumé) évoquent la condition des femmes dans A Handmaid's Tale (La servante écarlate) de Margaret Atwood.

Surtout, ce qu'on appelle "release ceremony" dans The Giver, doux euphémisme pour une exécution, est directement inspirée de Soleil Vert.




 Edward G. Robinson dans Soleil Vert, de Richard Fleischer (1973)
Edward G. Robinson dans Soleil Vert, de Richard Fleischer (1973)


Cet homme paisiblement allongé dans un décor orangé (sa couleur préférée) est sur le point de mourir. Cette scène précède la terrible révélation finale du film de Fleischer, adapté de la nouvelle "Make room, make room" de Harry Harrison, publié aux Etats-Unis en 1966.



Affiche française de Soleil Vert, avec Charlton Heston
Affiche française de Soleil Vert, avec Charlton Heston


On peut remarquer dans The Giver des références plus anciennes. Les scènes de luge (beaucoup plus réussies que "l'envol" de Tris dans Divergente) sont un petit clin d’œil à Orson Welles.

Quand le vieux passeur dit "We are living a life of shadows"("notre existence est faite d'ombres") il fait directement référence à l'Allégorie de la Caverne de Platon. C'est Jonas, jeune philosophe, qui guidera ses contemporains vers la lumière du jour.

Des incohérences tout de même


On retrouve dans The Giver l'un des éléments des dystopies pour adolescents de ces dernières années: le héros est seul, il est l'élu, comme Katniss, Tris, ou même Harry Potter, dont l'univers, à mesure que la saga avance, ressemble de plus en plus à une dystopie.

Le film de Philip Noyce, bien sûr, n'est pas exempt de défauts. Le mot "miracle" vient excuser les incohérences scénaristiques (comme de traverser le désert avec un bébé sans dommage) et le ton devient hélas moraliste dans la dernière partie, qui insiste lourdement sur l'amour et la foi.

Les scènes de souvenirs peuvent aussi paraître kitsch: les couleurs, cette fois, sont exagérées, dans un décor déréalisé, à la manière de Terry Gilliam. Chez Philip Noyce, elles apparaissent cliché, notamment la scène de guerre.

Plusieurs bonnes idées


De bonnes idées sont à retenir cependant: le choix de Katie Holmes pour la mère, ancienne actrice de la série Dawson, qui tentait de parler d'adolescence autrement. 


Katie Holmes joue la mère de Jonas dans The Giver
Katie Holmes joue la mère de Jonas dans The Giver



On peut regretter, néanmoins, que le film n'aille pas plus loin dans l'allégorie de la révolte adolescente.

L'insertion d'images d'archives dans les souvenirs transmis à Jonas pour lui donner du courage dans sa mission lui confèrent une valeur universelle.

En somme, The Giver est une vraie bonne surprise. Le film sortira en France le 29 octobre. Espérons qu'il donne envie à beaucoup de spectateurs de se plonger dans le roman, en passe de devenir, peut-être, un classique contemporain.


Lois Lowry, auteur de The Giver





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Un grand merci à Cinématraque, qui m'a permis de voir ce film en projection presse.



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2 commentaires:

  1. Moi qui adore le livre (que j'ai lu au collège) j'ai été septique et heureuse à la fois de voir qu'il allait être adapté au cinéma.
    et surprise j'ai pu le voir en VO et il est magnifique !!! c'est fidèle au livre avec des petites choses par ci par là qui manque ou qui est rajouté mais qui n'enlève rien au charme de cette adaptation.
    Les acteurs jouent bien leur rôle, rien à redire à priori.
    Bref j'ai vraiment adorée !

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    1. J'ai été agréablement surprise aussi.

      Bonnes séances !

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