mercredi 22 octobre 2014

LE DERNIER MÉTRO: TRUFFAUT FAIT DE LA RÉSISTANCE







1942. Nous sommes au faîte de la domination allemande en Europe. Le régime de Vichy fait trembler la France. La voix de Truffaut nous présente, dans les premières minutes du film, un Paris apeuré sous forme de documentaire.

Le dernier métro, c'est celui qu'il ne faut pas rater, pour ne pas être dehors après le couvre-feu imposé par les nazis, qui démarre à 11 heures du soir. Métro que l'on prend après le théâtre : les Français oublient la pesanteur quotidienne dans les salles de spectacle, le music-hall... et le cinéma.


Le cinéma français en 1942



Les films, en 1942, doivent soigneusement éviter tout sujet politique, à moins qu'il ne serve l'idéologie en place.

1942, c'est l'année du chef d’œuvre de Carné, Les Visiteurs du soir.



Voilà la manière de faire du cinéma sans faire de la prison : choisir l'envolée onirique, le passé fantasmé, la poésie. La Nuit fantastique de Marcel L'Herbier sort cette année-là. On y parle d'amour et de rêve, comme dans Juliette ou la clé des songes, toujours de Carné, qui sortira en 1951. La pièce datait de 1930, juste avant la montée du nazisme.

1942 marque aussi la grande époque de Guitry, dont on évoque le triomphe au théâtre dans Le Dernier métro. Guitry sort au cinéma à ce moment Le Fabuleux destin de Désirée Clary. Le film raconte la vie de la première maîtresse de Napoléon, dont personne n'a entendu parler. Une façon de narrer, avec ironie, l'Histoire de France, tout en évitant les sujets qui fâchent. Le titre inspirera Jeunet pour Le Fabuleux destin d'Amélie Poulain.


Le courage de Clouzot


Mais devant Le Dernier métro, c'est surtout à Clouzot que l'on pense. En 1942 sortait en salles L'Assassin habite au 21, chef-d’œuvre policier au ton pince-sans-rire. En 1943 sortira Le Corbeau, peut-être le film le plus courageux jamais réalisé en France. 



À l'heure où la délation va bon train sur tout le territoire, Clouzot choisit une allégorie campagnarde pour dénoncer la lâcheté de tous les jours. Dans une scène extraordinaire, Micheline Francey (je vous laisse apprécier l'homonymie) regarde les spectateurs pour leur dire : « les choses ont changé, n'est-ce pas ? » Son regard, sans être accusateur, déplore le climat d'une sale époque.

Truffaut appartient à la génération suivante. Il raillait, avec ses amis cinéastes de la Nouvelle Vague, ce qu'ils appelaient « le cinéma de Papa. » Clouzot était l'un des représentants de ce cinéma soi-disant figé, vieilli, théâtral. Et pourtant, c'est le théâtre qu'a choisi Truffaut en guise d'allégorie pour Le Dernier métro.

Si le film est remarquable, Truffaut ne prend pas le même risque que Clouzot en 1942 : en 1980, tout le monde s'accorde à dire que le régime de Vichy est détestable et criminel. Si le film de Clouzot fut salué à sa sortie, il fut interdit à la Libération. Il avait peint, selon ses détracteurs, un tableau trop noir de la douce France. Ce n'est que bien plus tard que le film fut qualifié de chef-d’œuvre, et que les spectateurs saluèrent le courage du réalisateur d'avoir dénoncé, en pleine Occupation, les multiples corbeaux qui volaient sur la France.


Résister au théâtre



Au théâtre aussi, on résistait. Si Sartre (comme Guitry, d'ailleurs) a gardé la réputation d'un buveur de champagne en pleine guerre mondiale, on oublie souvent qu'il faisait jouer Les Mouches en 1943. 


Production des Mouches de Sartre à New York: The Flies, 1947 (document BNF)


Cette pièce, dénonciation de la dictature de Vichy déguisée en mythe antique, marquait la résistance de Sartre par la plume. Il craignait, comme les personnages du Dernier métro, que sa pièce ne fût interdite.

Dans le film de Truffaut, qui relate en passant quelques souvenirs d'enfance, des touches d'humour font respirer le drame. Les répliques de la pièce font écho dans la trame du film, par une mise en abîme fascinante qui nous tient jusqu'à la toute fin. La pièce, c'est « La Disparue » qui sied si bien à Marion Steiner (divine Catherine Deneuve) cette femme tiraillée entre deux hommes. Son mari, dramaturge de génie, a, selon la rumeur, quitté la France où l'on opprime les Juifs. Il vit cependant dans la cave, sous la scène. Gaston Leroux avait son fantôme de l'opéra, Truffaut a eu son fantôme du théâtre. En coulisses, à l'insu de tous sauf de son épouse, il dirige la pièce qu'il a écrite.


Lucas Steiner (Heinz Bennent) dans Le Dernier métro


Il a pour seule ouverture sur le monde la TSF et les journaux. L'occasion pour Truffaut  de dénoncer l'antisémitisme de l'époque et ses absurdités. 

N'oublions pas Depardieu. Il est splendide en jeune premier, qui fera battre le cœur de Marion malgré elle. Le squelette dans le placard, c'est lui. Il a du moins joué dans cette pièce du Grand-Guignol. C'est à la fois une référence à l'amant dans le placard (personnage récurent du vaudeville) et à Lucas Steiner (épatant Heinz Bennent) mari caché dans la cave, en passe de devenir, qui sait, un squelette dans le placard au sens littéral. 


Affiche du Théâtre du Grand Guignol, Paris


On croise aussi, au théâtre Steiner, le tendre Martin Risch, et Richard Bohringer, jeune et déjà charismatique, en agent de la Gestapo.

Dans Le Dernier métro, certains se cachent, et d'autres se vantent d'être partout. C'est le cas de Daxia, critique de théâtre outrageusement antisémite. Son journal s'appelle d'ailleurs « Je suis partout » évoquant Big Brother... ou les rats, peut-être. 

Truffaut, qui a pourtant débuté comme critique de cinéma aux fameux Cahiers, est loin d'être tendre avec ce critique aux propos nauséabonds. Il indique avec ironie que le personnage meurt d'un cancer à la gorge. Est-ce une juste punition pour qui a dit tant d'horreurs ? (dans un film récent, une femme souffrait du cancer de la bouche d'être une peste médisante.)


Un film d'actualité


Tout sonne et résonne juste dans Le Dernier métro. La tirade sur la vie de comédienne par Sabine Haudepin est d'une étrange actualité au moment où les intermittents revendiquent leurs droits.

Truffaut est mort il y a tout juste 30 ans. Revoir Le Dernier métro, grand film sur le danger de l'antisémitisme, fait l'effet d'une piqûre de rappel à l'heure où Zemmour déclare que "Pétain a sauvé des Juifs." Le personnage de Truffaut, Daxia, est inspiré d'une personne véritable, Lucien Rebatet, critique et écrivain collaborationniste et ouvertement antisémite. Il est très révélateur que son journal s'intitule "Je suis partout." Cette expression correspond fort bien à Zemmour en ce moment.

Par ailleurs, Marine Le Pen gagne du terrain et tente de courtiser les Juifs (pourtant haïs par le FN depuis ses débuts) en se déclarant pro-israélienne, après avoir choisi un nouveau bouc émissaire : l'Islam. 

Dieudonné et Alain Soral, de leur côté, créent un nouveau parti. 

Il faut donc (re)voir ce film de Truffaut d'urgence. Le Dernier métro est plus subtil encore au deuxième visionnage. Profitez-en. Les films remarquables sont rares.



Depardieu et Deneuve dans Le Dernier métro



D'accord, pas d'accord avec l'article ? Postez un commentaire !



Ça peut vous plaire:




      







Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire