mercredi 22 octobre 2014

PARIS À PERDRE ALLEN






Mia Farrow sèche à nouveau ses larmes sur les claquettes de Fred Astaire.





Je pleure à nouveau devant Mia Farrow. Soirée de femme seule, diraient les accompagnés. Énième nuit où je transforme en salle obscure la cage à lapin qui me tient lieu d'appartement. Les DVDs s'amoncellent sur le lit, le plancher, le bureau, débordent du placard, forment une tour de Pise à côté du frigo. Vingt-trois heures cinquante-sept. Je décide de revoir Manhattan, et Woody, en quadragénaire touchant de maladresse.






Premières images de New York en noir et blanc. Premières notes de jazz. J'attends les premiers mots que je récite toujours avec lui : "Chapter one : he adored New York City."


Mais au lieu de cela, j'entends distinctement la voix de Woody prononcer, dans un français parfait coloré de l'accent américain :


"Chapitre un: Elle détestait Paris. Elle détestait la ville plus que de raison."

Je fronçai les sourcils.


"Non, ça n'ira pas. Pour elle, à chaque saison, c'était novembre. La ville, rythmée de pluie, résonnait surtout de la tristesse des hommes. Non, trop déprimant ! Tu veux qu'elle arrête le film et regarde un Disney à la place ? On reprend. Chapitre un : elle était trop sévère envers Paris, comme elle l'était envers tout le reste. La capitale l'étouffait. Pour elle, Paris, c'étaient les rats dans le métro, les serveurs revêches et les séducteurs sans talent. Non, trop amer. Elle détestait Paris. Pour elle, c'était la métaphore d'un monde en perdition : pollué, surpeuplé, désespérément gris. Non. Il faudrait quelque chose de plus enlevé, de plus spirituel. Elle ne supportait pas Paris. La ville, c'était noir et blanc : les mornes silhouettes dans les rames de métro, les yeux mélancoliques aux terrasses des cafés. Selon Alphonse Karr, Marla était une vraie parisienne : elle n'aimait pas Paris, mais ne pouvait pas vivre ailleurs."


Je restais interdite pendant le discours de Woody Allen. Puis je découvris, éberluée, les images suivantes. Il ne s'agissait plus de clichés de Manhattan amoureusement filmés, mais d'images de ma propre ville, ce Paris de carte postale qui m'exaspérait tant. La bande originale s'était également transformée. La voix d'Yves Montand avait remplacé Gershwin. Au légendaire restaurant Elaine's, rendez-vous des écrivains new-yorkais, s'était substitué le Café de Flore.





J'y aperçus mon réalisateur favori entouré de Parisiens. Ils discutaient.


- Un bon film, c'est celui qui te donne envie de le revoir tout de suite après.


- Non. Un bon film, c'est celui qui te donne envie d'en voir un millier d'autres.


- Non. Un bon film, c'est celui qui te donne envie de sortir de la salle, et respirer l'existence avec une nouvelle "joie de vivre." Vous connaissez ça, vous, les Français, la "joie de vivre." Vous avez même inventé l'expression.


La caméra toise les visages désabusés des Parisiens à table. Elle revient sur Woody, qui me regarde, un demi-sourire en guise d'excuse.

- Bon. Tu m'aides à sortir ou non ?


- À sortir... bredouillai-je.


Bah oui. Je ne vais quand-même pas passer la nuit avec eux.


Je vis Woody Allen quitter la table du café, et s'approcher de l'écran. Il tendit une main en noir et blanc qui traversa l'écran pour toucher la mienne. Je la saisis, et aidai Woody à s'extirper de mon ordinateur. Son bras grossissait, grossissait, puis passa lui aussi l'écran, suivi de sa tête, son cou, ses épaules, son torse, ses jambes, ses pieds. Je reculai en le tirant de toutes mes forces. Il était là, étalé, en noir et blanc, sur mon lit mauve qui dévore la majeure partie de ma chambre. Je bégayai :


- Monsieur Allen... ça va ?


- Appelle-moi Woody. Et puis, pas de vouvoiement, d'accord ? Nul besoin de me rappeler à quel point je suis vieux. Trop vieux pour sortir des écrans d'ordinateur, en tous cas. Mais plus personne ne va au cinéma, de nos jours.


- J'adore y aller, mais je suis fauchée.


- Tu n'as qu'à braquer une banque. Si tu vas en prison, la cellule sera toujours plus grande que ton appartement. Tu payes cher ?


Mon silence répondit pour moi.


- T'en fais pas. Pour le même prix, tu aurais sûrement la même chose à New York. Les cafards en plus.
Bon. On va faire une balade en ville. On prend le métro ?


- J'ai horreur de ça.


- Alors le bus ? Un taxi ?


- Je suis malade en voiture.


Woody me regarda, un rien désespéré.


- Marchons, dit-il, c'est la meilleure manière de découvrir la ville.


On descend les sept étages qui séparent ma chambrette de la rue. On se promène dans mon quartier ensommeillé.


- Quelle ville épatante. Tu es sûre que tu n'aimes pas Paris ?


- Tu es sûr que tu n'aimes pas Los Angeles ?


Silence.


- Comment se fait-il que tu parles si bien français ?


- Aucune idée. C'est ton fantasme, pas le mien. Encore une intellectuelle. Remarque, j'aurais pu tomber plus mal. Un retraité au Texas, ou pire, un critique de cinéma à Beverly Hills. Tu fais quoi dans la vie, toi ?


- J'enseigne le français aux étrangers. Une façon d'avoir le monde entier dans ma classe, et de quitter Paris quelques heures par jour.


- Tu aimerais vivre où, idéalement ?


- En Angleterre. Mais pas à Londres.


Woody me considéra un instant. Ses sourcils formaient un point d'interrogation.


- Alors, tu préfères les pubs poussiéreux aux cafés flamboyants ? Les vêtements impossibles à l'élégance française ? La nourriture suspecte à la cuisine raffinée ?





Sur cette dernière question, Woody marquait un point. Il faudrait téléporter tous les restaurants français sur les côtes anglaises.
- Je préfère l'humour sarcastique à un pessimisme perpétuel, les paysages anglais au gris du métro, le thé et les scones à l'amertume du café noir.


Après une pause, j'ajoutai :


- Et toi, Woody, tu es là pour me dire qu'on n'est jamais mieux que chez soi ?


- Judy Garland dit vrai. On n'est jamais mieux que chez soi. Le tout est de savoir où c'est.


Montmartre est désert. Les restaurants dorment, les touristes aussi. Seul un gros homme bourru vient ouvrir son épicerie. Mais il est quatre heures trente du matin, et il regarde autour de lui, un peu perdu.

Nous marchons jusqu'au quai de Valmy. Nous nous asseyons sur un banc et regardons les rares badauds qui, comme nous, profitent de la nuit parisienne. Trois personnes font la course, il me semble. Une casquette de Gavroche dépasse la première, un jeune homme est en tête, ou est-ce une jeune fille ? Si c'en est une, elle porte la moustache. Deux hommes lui courent après. Comme ils ont l'air heureux. Leur jeunesse éclate comme un bouchon de champagne. C'est drôle, je ne me rappelais pas ce grillage sur la passerelle.


Sur le pont d'en face, un homme en manteau d'hiver élimé console une jeune fille en sanglots. Il est en noir et blanc, elle est d'humeur grise. Il lui prend la main. Il a des mains d'artiste. Elle ne sautera pas ce soir.


Nous reprîmes notre chemin jusqu'à Gare de l'Est. L'horloge brillait, ses rouages étaient apparents. Je vis une ombre se mouvoir derrière le cadran, Quasimodo discret qui huilait le mécanisme. Seul le tic-tac résonnait dans l'air. Soudain, l'ombre tressaillit. Je la vis quitter sa cachette et marcher sur le rebord extérieur de l'horloge. Je fis signe à Woody. On regarda, bouche bée. L'ombre glissa et se rattrapa in extremis à la grande aiguille en fer forgé. La silhouette était petite et mince. Un jeune garçon.


Il était là, suspendu dans l'air, agrippé à la pointe de l'aiguille en Buster Keaton tragique.


Woody et moi étions figés, témoins impuissants de la scène. Puis le jeune garçon parvint à se hisser, et à s'asseoir sur le rebord de l'horloge. Il reprit son souffle.

- On appelle les flics ? demandai-je à Woody.

- Pour qu'il tombe à coup sûr ? Non, regarde. Il a l'air d'aller bien.

Je levai les yeux en direction du garçon. Il nous faisait signe de la main. Woody lui rendit son salut. Je l'imitai, hésitante.

- Mais que va-t-il faire, là-haut, tout seul ? dis-je.


- Admirer la vue.


Woody reprit la route.


Dépêche-toi, j'ai rendez-vous avec un fan qui se tape pour la centième fois Tout le monde dit I Love You. Il pense que s'il croise Julia Roberts un jour, il la séduira grâce à mes dialogues.


- Tu veux dire que tu aides d'autres gens ?


- Il faut bien que Hollywood serve à quelque chose.


La nuit avançait. Nous aussi. Rien de particulier au cœur de la capitale. Un ou deux chats noirs. Un rabbin et son violon. Une femme aux bas verts promenait son chien. Une autre, sur un vélo, la quarantaine bien sonnée mais la dégaine adolescente, écoutait son walkman, rêveuse.


Tout ce temps, j'observais Woody, enchanté de tout ce qu'il voyait : les pavés des rues étroites, les immeubles sans âge, la lumière des réverbères qui projetait des ombres tremblantes. Je lui fis la remarque qui me brûlait les lèvres depuis notre rencontre.


- Ne le prends pas mal, Woody, mais je n'ai pas aimé Minuit à Paris.


Il s'arrête, me regarde.


- Je me suis excusé pour Carla Bruni.


Je souris.


- Tu encourages le spectateur à aimer la ville telle qu'elle est. Très bien. Mais tu en offres toi-même une vision cliché.


- Je sais bien. Je ne peux pas m'empêcher de m’émerveiller devant Paris.


- S'émerveiller. Au cinéma, c'est la meilleure façon d'être cliché. Dans la vraie vie, c'est la meilleure façon d'être déçu.


- Quand on ne s'émerveille jamais, on est déçu à plein temps. Ça s'appelle le malheur.


Il ajouta :


- Si les Parisiens détestent tant Paris, pourquoi ils y restent ?


- Pour la même raison que les Anglais parlent météo : le plaisir de se plaindre.


Après un temps infini, nous sommes arrivés à la Tour Eiffel, à bout de souffle.


- Formidable. Tu es content ?


- Mon amie, je vais t'apprendre à te réjouir d'être à Paris. Finis mes phrases : "La Tour Eiffel est une chance pour...


- Les vendeurs de porte-clés.


Pause.


- Les Champs-Élysées, c'est...


- Un amas de boutiques et de restaurants hors de prix.


- Ah, Montmartre, le beau quartier des...


- Peintres ratés qui vendent leurs croûtes aux touristes ébahis.


Woody fit une dernière tentative.


- Heureusement qu'il y a Notre-Dame, parce que...


Long silence. Je ne trouvais rien à redire. Heureusement qu'il y a Notre-Dame. Woody eut l'air satisfait.


- Très bien. Il n'y plus qu'à trouver un moyen de te faire aimer la Tour Eiffel.

Pendant qu'il réfléchissait, nous vîmes passer une femme longue, brune, sublime, flottant dans une robe rouge.

- Ah... Audrey. Elle détient le record, dit Woody d'un air rêveur.

- Le record ?

- De sorties d'écran, bien sûr ! Combien d'hommes a-t-elle dû consoler à sa grande époque !

- Ça doit être une vie épuisante.

- Oh... les modes changent, heureusement. Les acteurs vieillissent, leur public aussi.


J'osai une question indiscrète.


- Quelqu'un est déjà sorti de l'écran pour toi ?


Woody eut un sourire lointain.


- Je suis réalisateur. Les femmes qui me font fantasmer, je les filme moi-même.

Une voiture passe sous le monument. Un jeune garçon, les mains collées à la vitre arrière, semble nous dire au revoir.

L'aube se lève. Nous traversons les quartiers bourgeois pour revenir chez moi, fourbus mais ravis de la promenade.


- Je dois y aller.

- Ton fan de Julia Roberts ?

- Avant, il faut que j'aide un type amoureux d'un mouton.

- Tu vas me manquer, Woody.

- Si jamais c'est le cas, fais comme moi. Écris.




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