samedi 4 octobre 2014

UN ILLUSTRE INCONNU: KASSOVITZ, L'HOMME CENT VISAGES







Un jour que je remplissais des mots croisés, je tombai sur cette définition: "Illustre inconnu," en quatre lettres. Après de longues minutes, rien ne venait. Je remplissais les autres cases, trouvais vaguement un "u," un "e." C'est surtout la première lettre qui manquait.

La réponse me vint le lendemain, comme une révélation. "Illustre inconnu," en quatre lettres: Dieu.

Au nom du Père


Beaucoup de plans en plongée, dans Un Illustre inconnu, comme si le spectateur se mettait à la place de Dieu. La plongée permet de rendre le personnage minuscule, insignifiant, comme il se sent lui-même, et contribue au climat oppressant du film.


Le film de Matthieu Delaporte (voir notre interview) et Alexandre de la Patellière est une variation fascinante sur la quête du père, avec un grand et un petit p. Le réalisateur et le co-scénariste sont de familles catholiques, et il faudrait leur demander s'ils sont croyants.

Sébastien Nicolas. Les nom et prénom sont interchangeables. Rien d'étonnant pour les réalisateurs du Prénom (2011) qui donnent un indice, l'air de rien, sur les multiples identités du personnage. Le héros - ou plutôt anti-héros - se confie à un prêtre (excellent Philippe Duclos) en l'appelant "mon père" et vit toute sa vie en orphelin: seul.

Se pose également, dans Un Illustre inconnu, la question de la rédemption, mais d'une façon surprenante, jamais vue au cinéma.


La part de l'autre


Le grand écran traite depuis longtemps de l'impossible désir d'être quelqu'un d'autre. Dans Zelig (1983) sous l'angle de la comédie, Woody Allen campait cet homme se transformant selon ses rencontres, dans le simple but de se faire aimer:






Des comédies de Harold Ramis aux films schizophrènes façon Fight Club, le cinéma se pose sans cesse la question de l'identité, pour l'amour de soi et des autres. Woody Allen, dans Zelig, changeait d'apparence comme de chemise dans l'espoir d'être accepté.


Dans un tout autre style, les films d'Almodovar traitent souvent de l'identité de genre et de ses paradoxes, avec des personnages hauts en couleurs, nés hommes mais qui se rêvent femmes, nées femmes mais qui prennent, par un concours de circonstances ou par conviction, la place des hommes.





Filmographie partielle d'Almodovar

Matthieu Delaporte s'est déjà dit fasciné par la question du transformisme et de l'identité de genre.


Mais comment être soi quand on se rêve autre ?


Peu de films abordent frontalement le sujet. Et si l'on devenait quelqu'un d'autre de manière littérale ? C'est le cas pour Dans la peau de John Malkovitch (1999) avant l'excellent Her, du même Spike Jonze (2013)




   


Sébastien Nicolas, étranger à lui-même


Le protagoniste de Un Illustre inconnu, c'est Sébastien Nicolas. Il est agent immobilier, comme le héros du Prénom.



Mais vous pouvez oublier tout de suite Patrick Bruel le charmeur.

Vous pouvez aussi oublier André Dussolier, agent immobilier tendre et dépressif dans On Connaît la chanson, d'Alain Resnais (1997)



Sans parler de son collègue, séducteur invétéré, joué par Lambert Wilson.




Kassovitz, dans Un Illustre inconnu, se rapproche davantage de Philippe du Janerand, merveilleux acteur de second rôle, qui joue si souvent les petits hommes étriqués. 

Sébastien Nicolas, déserté de lui-même, a pourtant comme raison sociale de peupler les espaces vides.



Mathieu Kassovitz dans Un illustre inconnu


Le rôle aurait aussi pu être tenu par un autre Mathieu, Amalric, celui-là.

Dans La Question humaine (2006) il incarnait ce psychologue aux prises avec la violence du monde du travail, et, comme Sébastien Nicolas, il était fasciné par un sexagénaire charismatique et inquiétant.





Affiche de La Question humaine, de Nicolas Klotz (2006)



Sébastien Nicolas est transparent, étranger à lui-même, comme un certain Etranger de Camus.


Les différentes éditions du livre montrent souvent l'Etranger sans visage, et c'est exactement ce que réussit à incarner Kassovitz dans le film.

Sébastien Nicolas n'est pas dépressif, il a pour ainsi dire dépassé ce cap. Ce n'est pas qu'il ne sent rien. Il est comme l'Etranger de Camus: il ne sent pas qu'il sent. C'est une parabole de l'homme moderne, de ces personnages qui donnent l'impression d'un désespoir tranquille.

Coquille vide, Sébastien Nicolas cherche à tout prix une identité chez les autres, au point de prendre leur place. Il joue au ventriloque en devenant sa propre marionnette.

Il aurait aussi pu jouer aux marionnettes avec les autres.

Vous avez dit "serial killer"?


Les premières scènes insistent sur des très gros plans des visages de ceux qui deviendront les "victimes" de Sébastien Nicolas.

Cette méthode rappelle celle d'Alan Ball dans Six Feet Under. Dans l'un des épisodes, on adopte le regard d'un criminel en caméra subjective, qui regarde le héros par morceaux, très gros plan sur le cou, puis la bouche, tel un vampire prêt à mordre.

C'est ainsi que Sébastien Nicolas observe ses modèles.

La photographie, dans les tons gris, rappelle celle de la série d'Alan Ball, qui met en scène une famille de croque-morts. Le rapport au décès, pince-sans-rire, est également similaire.


Episode pilote de Six Feet Under, de Alan Ball (2001)

Toujours côté séries, on retrouve dans le film de Delaporte la théorie de Dead Like Me, selon laquelle le rêve de tout homme serait d'assister à son propre enterrement.

L'affiche de Un Illustre inconnu est proche de celle de Memento, et nous dit déjà que le film, au montage brillant, sera construit comme un puzzle:





Affiche de Memento, de Christopher Nolan (2000)


Dans le film de Delaporte, nous sommes clairement dans l'univers du polar. La photo et le visage impassible de Kassovitz rappellent les adaptations récentes de John Le Carré au cinéma, notamment La Taupe.



La Taupe, de Tomas Alfredson (2011)



Matthieu Delaporte nous met constamment sur la piste du serial killer. On se souvient du thriller Copycat, où un tueur en série imitait des crimes célèbres, pour le plaisir du jeu.



Affiche de Copycat, de Jon Amiel (1995)


Le tueur de Copycat a les mêmes obsessions que le personnage de Delaporte: imitation parfaite, méticulosité de la reconstitution et méthode implacable.

Sébastien Nicolas n'est pas Monsieur Tout-le-Monde. On peut le considérer comme une intelligence supérieure. C'est juste qu'il n'est personne tant qu'il n'incarne personne. On peut voir, en cela, une métaphore de l'acteur, une belle mise en abîme du travail de comédien. C'est pourquoi ce rôle est extraordinaire, et va si bien à Kassovitz.

Il livre une incroyable performance, en homme dépersonnalisé imitant à la perfection un violoniste de génie, mégalomane et misanthrope.



Mathieu Kassovitz en Henri de Montalte: chapeau bas au maquilleur, Pierre-Olivier Persin.


Truffé de références... et inclassable


La photo et l'humour noir dans Un Illustre inconnu rappellent tour à tour Dupontel et le film Harold et Maude (Hal Ashby, 1971) Les couleurs ocre et vert, ainsi que le travelling arrière de début du film, évoquent Jeunet et Dupontel. Le bel usage de la steadycam et le travelling arrière découvrant le fils puis la mère (émouvante Marie-Josée Croze) est remarquable.

Le film lui-même est réglé comme du papier à musique: une partition brillante, des dialogues ciselés (mention spéciale pour les aphorismes du musicien.) Plusieurs références à Hitchcock sont à noter, comme Fenêtre sur cour et La Corde. L'ambiance rappelle les pièges kafkaïens. Si toutes ces références peuvent venir à l'esprit, le film, pourtant, ne ressemble à aucun autre.


Le scénario de Matthieu Delaporte et Alexandre de la Patellière est  d'une richesse étonnante, et nous entraîne peu à peu dans la complexité du protagoniste. Tout est maîtrisé dans ce polar sombre, implacable, unique, porté par un Kassovitz au sommet de son art.




Jeu de miroirs dans Un Illustre inconnu, montrant les mille facettes de Mathieu Kassovitz






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