lundi 29 décembre 2014

HEINRICH HIMMLER - THE DECENT ONE: JOURNAL INTIME D'UN CRIMINEL DE GUERRE









Heinrich Himmler - The Decent One, c'est sept ans de travail pour un documentaire d'une heure trente d'une valeur historique inestimable. Pour une telle réalisation, 700 documents ont été étudiés avec minutie: correspondances, journaux intimes, documents officiels, Vanessa Lapa ne laisse rien au hasard: des mots d'amour d'Himmler à sa femme à ses lettres du front, de son enfance à ses années étudiantes, de son rôle subalterne dans l'administration allemande à son rôle essentiel dans la solution finale.


L'homme derrière le criminel de guerre



Ce destin d'un homme d'apparence banale rappelle beaucoup le portrait d'Eichmann par Hannah Arendt, dans son livre fondateur sur la banalité du mal, et l'humanité de ceux qui ont orchestré l'inhumain.



Dans le biopic de la philosophe et historienne sorti en 2013, Margarethe Von Trotta montrait les difficultés d'Hannah Arendt après la publication de son livre: incompréhension, injures, Arendt a payé cher d'avoir décrit Eichmann en homme ordinaire, simple rouage de la machine nazie, plutôt qu'un monstre sanguinaire.






Vanessa Lapa possède la même intelligence. Celle de vouloir comprendre un homme au-delà des discours officiels, par le trou de serrure de l'intime. Pour la première fois, nous entendons le point de vue d'Himmler avec ses propres mots.

L'intimité des nazis en littérature



Une nouvelle très célèbre de Dino Buzatti, "Povero Bambino !"("Pauvre petit garçon !") nous présentait un petit garçon brun, au teint olivâtre, malingre et mal aimé, martyrisé par ses camarades, et que sa mère surnommait Dolfie. Cette nouvelle à chute de 1966 a gardé toute sa force. Le petit garçon auquel on s'attache et que l'on plaint n'est autre qu'Adolf Hitler.

Eric-Emmanuel Schmitt, en 2001, a pris un autre chemin. Il voulait d'abord intituler son roman Adolf H mais, suivant l'avis de son éditeur, il a choisi La Part de l'autre.


Dans ce roman, mi-fiction, mi documentaire historique, Schmitt s'est demandé ce qui serait advenu si Hitler était devenu artiste. S'il avait eu un talent de peintre, il aurait été admis aux Beaux-Arts de Vienne, et la face du monde en eût été changée. C'est en tout cas la thèse de l'auteur, qui nous décrit, en alternant les chapitres, sa vie véritable et sa vie rêvée.

Robert Merle, en 1952, adoptait, dans une fausse autobiographie, le regard de Rudolf Höss, officier SS qui participa activement à l'extermination des Juifs. Il choisit un titre marquant, La Mort est mon métier.




Merle passe lui aussi tout en revue: enfance, rapport difficile au père, années heureuses de Lang (personnage de Höss) auprès de sa femme. Il est peint en homme ordinaire entré dans l'idéologie nazie presque par hasard: un soir de détresse, il tente de se suicider, rattrapé par un compatriote qui lui tend un tract de propagande. Lang trouve ainsi un sens à sa vie. Il gravit les échelons de la hiérarchie nazie jusqu'à devenir commandant d'Auschwitz.

C'est dans ce contexte qu'il connut Himmler. Dans ses mémoires véritables, Höss a écrit avoir reçu l'ordre de changer le camp de concentration d'Auschwitz en camp d'extermination, pour mener plus efficacement l'extermination des Juifs.

Durant son procès, il a énuméré avec naturel, tout comme Eichmann, ses différentes décisions qui constituèrent le crime de masse.

Les nazis au cinéma


La caricature du nazi au cinéma est un homme massif hurlant Achtung. Il est froid, rigide, robot parmi les robots dans la machine totalitaire. 

C'est le cas pour les nazis de La Vie est belle de Roberto Benigni (1997.) Cela n'a pas empêché le cinéaste italien de réaliser une scène à la fois drôle et bouleversante sur ces "gros méchants qui hurlent." Le rire face à la violence, le jeu plutôt que la mort, Guido soulève des montagnes pour sauvegarder la candeur de son fils.




Autre nazi marquant au cinéma, celui de Tarantino dans Inglorious Basterds (2009) incarné par l'excellent Christoph Waltz. Salaud jubilatoire, d'une grande intelligence, le Colonel Landa a valu à Waltz de rafler tous les prix d'interprétation cette année-là. C'est l'une des rares fois au cinéma où l'on voit un chef nazi dans une scène comique sans qu'il y soit ridiculisé.





L'un des nazis de Tarantino passerait même pour sympathique: c'est ce jeune soldat amoureux, sans le savoir, d'une Juive qui organisera contre les nazis une vengeance efficace, dans cette fin jubilatoire où l'Histoire est largement revisitée. 


Tout récemment, Volker Schlöndorff dressait un portrait nuancé du général Von Choltitz dans la décision de brûler ou non la ville de Paris, conformément aux ordres d'Hitler.



André Dussolier et Niels Arestrup dans Diplomatie (2014)


La plupart des nazis dépeints au cinéma, bien sûr, sont effroyables, comme le fameux dentiste de Marathon Man, film de Schlesinger sorti en 1976. Inoubliable aussi, le nazi repenti qui fut le héros de Spielberg en 1993.



Liam Neeson (Oskar Schindler) dans La Liste de Schindler, de Steven Spielberg (1993)

La lettre et l'esprit


Par le biais des écrits d'Himmler, Vanessa Lapa retrace le destin d'un homme qui en tua des millions d'autres. 

Le travail de la réalisatrice nous enseigne beaucoup de choses. Au-delà d'un père nationaliste à la maison, Himmler chantait des chansons à la gloire de l'Allemagne à l'école, ce qui explique peut-être le sentiment patriotique exacerbé des Allemands de sa génération, réveillé par Hitler pour assurer son élection. Par les lettres d'Himmler, Lapa a réussi à capter l'esprit de son temps.

Les enfants sont aussi conditionnés à l'antisémitisme au faîte du pouvoir nazi. Un dessin animé, proche, dans son esthétique, des Merry Melodies de la Warner, diffusés dès les années 30, raconte la charmante histoire d'un arbre magique aux feuilles précieuses. Puis le Juif arrive, caricaturé en voleur sournois, pour dérober les feuilles d'or. Les préjugés antisémites sont ainsi inculqués dès le berceau.

Dans la correspondance d'Himmler avec son épouse et ses enfants, on entend, au milieu des mots d'amour, des réflexions réactionnaires, antisémites, homophobes, et cet idéal d'une Allemagne en paix débarrassée des "parasites."

Le montage du film est éclairant: alors que la voix off d'Himmler (Tobias Moretti) lit ses lettres tendres à sa famille, on le voit passer, souriant, devant des corps fusillés, ou enterrer un cadavre dans une tranchée. Dans The Decent One, la banalité du mal crève l'écran.


Himmler souriant sur une photo commentée dans une lettre de sa fille, Grudun


Un portrait nuancé


Lapa n'hésite pas à soulever les paradoxes de Heinrich Himmler, sans jamais le juger.

Il danse dans sa jeunesse avec une jeune fille juive, la trouvant "digne," mais exterminera sans difficulté son peuple des années plus tard. Quand son père lui-même lui demande d'épargner le fils d'un ami, il refuse, dédié aveuglément à la cause hitlérienne.

Il n'apparaît pourtant ni cruel, ni sadique. Son épouse le qualifie même de gentil, et il est aimé de ses enfants. Il a néanmoins un goût pour le Moyen-Âge dans ses jeunes années, dont il admire la rigueur. Il visite un château fort, et sa salle de torture qu'il trouve "intéressante." Il partage avec son épouse, au-delà de la phobie du Juif, une vision rétrograde de la femme  et un désir farouche de revanche sur le monde.

Vanessa Lapa nous offre, avec Heinrich Himmler - The Decent One, une recherche phénoménale et précieuse sous forme de film épistolaire, pour comprendre la trajectoire d'un homme ordinaire qui a commis un crime sans nom.





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orange star.jpg Pas bon À hurler !