mercredi 24 décembre 2014

WHIPLASH: FULL METAL JAZZ






"Whiplash," c'est ça: 



Le titre du morceau de Hank Levy, qui a donné son nom au film, signifie "coup de fouet" et présage un rapport sado-masochiste particulier.

Un batteur est essentiel à un groupe de jazz. Si le rythme est faussé, l'ensemble s'écroule. Fletcher, chef d'orchestre au prestigieux conservatoire Shaffer, en est très conscient. 

Andrew, 19 ans, ne vit qu'au rythme de sa batterie. Le premier plan, un doux travelling avant, nous fait découvrir le jeune prodige. C'est aussi sa rencontre avec Fletcher, qui remarque un talent exceptionnel, mais se gardera bien de le lui dire.

Vous avez dit Kubrick ?



JK Simmons, qui joue Fletcher dans Whiplash, est le portrait du sergent Hartman dans Full Metal Jacket.


JK Simmons et Miles Teller dans Whiplash, de Damien Chazelle (2014)

Le sergent Hartman dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick (1987)

Sauf qu'au lieu de hurler sur des soldats, Fletcher hurle sur... des musiciens. Il forme des bêtes à concours avec la rigueur, la violence et le mépris d'un chef militaire.

Tout rappelle le sergent de Kubrick dans le verbe et l'attitude du professeur: grossièretés machistes pour humilier ses ouailles, surnoms insultants, hurlements, violences physiques et psychologiques. La scène où Andrew doit admettre avoir mal ressemble au bizutage que subit Joker dans le film de 1987:



Fletcher parle même de sabotage quand l'un des instrumentistes a le malheur de jouer faux. Ses exigences sont immenses, et les musiciens ne savent jamais sur quel pied danser, ou plutôt sur quel tempo jouer. Il rappelle ces profs épouvantables qui jouissent de leur abus de pouvoir.

Mais Andrew tient bon. Il n'a qu'un rêve: devenir un grand batteur de jazz. Là où la pédagogie américaine préconise l'encouragement pour mener les étudiants au succès, Fletcher exerce une autorité cruelle pour leur faire atteindre l'excellence. 

On ne sait pas vraiment si Chazelle défend cette théorie. Il montre aussi à plusieurs reprises les ravages d'une telle politique. L'affiche espagnole, à ce titre, est éclairante:


Les Espagnols ont un rapport particulier avec la mort. Les films d'Almodovar (Volver, Parle avec elle) l'illustrent fréquemment. La possibilité du suicide des jeunes face à une pression trop grande est traitée dans Whiplash, comme elle le serait dans un film japonais (Seusung et Real récemment)

Sur l'affiche française, JK Simmons a une posture de coach sportif élevant un champion. Les deux hommes, jambes écartées, sont aussi dans un face à face proche du combat de fauves. C'est ce rapport de force qui se déploie pendant les deux heures du film.

La musique dans le sang au cinéma


Fletcher enseigne, Andrew en saigne. Et ce n'est pas la première fois que l'on témoigne d'un rapport violent entre prof et élève au cinéma.

Même dans la scène d'ouverture de Fame (1980) l'un des professeurs déclare: "Je n'accepterais qu'une seule monnaie: votre sueur." 



Elle indique aussi que plus ses étudiants seront doués, plus elle les fera suer (au sens littéral.)

Whiplash illustre ce que suer sang et eau veut dire.




Dans Terre Battue, sorti tout récemment, l'entraîneur de tennis dit à ses futurs champions: "le sport, c'est 99% de souffrance et 1% de plaisir."

On ne voit pas tant de plaisir sur le visage d'Andrew quand il joue, hormis dans la première et la dernière scène. On a envie de lui dire, comme le professeur de piano à son élève modèle dans Piano Forest: "il faudrait que tu aimes un peu plus ton instrument."

Dans Les Chaussons rouges, qui inspira Black Swan, les pieds d'une danseuse, qui travaille avec acharnement, saignent au sens métaphorique. Dans le spectacle qu'elle répète, les chaussons rouges ont une vertu magique et dansent de leur propre gré. Le personnage du ballet est ainsi entraîné dans une danse infinie qui se termine dans l'épuisement et la mort. La danseuse étoile elle-même finit très mal dans ce classique technicolor de 1948.

Affiche des Chaussons rouges, de Michael Powell et Emeric Pressburger (1948)

Damien Chazelle a reconnu cette référence dans une interview au magazine Première.

Dans Whiplash, on se demande si Andrew ne va pas mourir sur scène, comme Nathalie Portman dans Black Swan. Dans le film d'Aronofsky, le chant du cygne est aussi celui de la danseuse.


Nathalie Portman dans Black Swan de Darren Aronofsky (2011)

Vincent Cassel y joue aussi un professeur exigeant et cruel.

Mais il n'y a pas qu'en musique que le maître des lieux peut se comporter en dictateur. C'est aussi  le cas, parfois, sur un plateau de cinéma.

Les bonus DVD de La Nuit du chasseur montrent Shelley Winters dirigée d'une main de fer par Charles Laughton. Il lui fait répéter la même réplique inlassablement. Comme pour Fletcher dans Whiplash, ce n'est jamais le bon tempo. On raconte aussi que Kubrick aurait fait 160 prises d'une même scène dans Shining, pour la transe de Scatman Crothers. 

Chazelle pense-t-il également qu'il faille pousser les artistes au-delà de leurs limites pour en obtenir le meilleur ?

Vous l'aurez compris, avec Fletcher, on est loin de la bienveillance de l'enseignante de Billy Elliot ou, tout, récemment du prof de musique dans La Famille Bélier.


Oubliés, aussi, les dizaines de films sucrés où la musique n'est qu'un prétexte à la romance adolescente.

Un grand duo d'acteurs


A ce propos, il est étonnant de retrouver dans Whiplash Miles Teller, qui interprétait un petit con dans Divergente. Ce choix est une vraie bonne surprise, il joue avec finesse cet ambitieux forcené. Son prénom, Miles, est savoureux quand on le voit incarner un fanatique de jazz. 

Son jeu évoque le Mark Zuckerberg de Fincher dans The Social Network. Le débit très rapide d'Andrew face à sa petite-amie pour lui faire part de ses ambitions semble calqué sur celui de Jesse Eisenberg dans la première scène du film (les sous-titres anglais ne sont pas superflus):




Andrew finira peut-être comme Zuckerberg dans The Social Network: talentueux, riche... et seul.

JK Simmons est très bien en salopard. Cela fait plaisir de voir ce grand acteur de second rôle tenir enfin le haut de l'affiche. Partenaire de Jason Reitmann depuis toujours, il joue dans tous ses films, qu'il s'agisse du gentil papa de l'ado enceinte ou du patron hurleur (encore) de Nick Naylor dans Thank You for Smoking.

JK Simmons et Ellen Page dans Juno, de Jason Reitmann (2007)

JK Simmons en boss dictateur dans Thank You for Smoking, de Jason Reitmann (2005)

Son rôle dans Whiplash, cependant, aurait pu être écrit de manière plus nuancée. Fletcher n'encourage Andrew que dans l'optique de l'humilier plus fort la minute suivante. Rien ne vient égayer son portrait, même si la scène du dialogue dans le bar le ferait presque passer pour un sentimental.

On peut se poser la question, dans la scène finale, du bien-fondé de la souffrance dans un enseignement efficace, et cette idée, il est vrai, pose problème d'un point de vue éthique, et peut mettre à l'aise plus d'un spectateur. Andrew, cependant, accepte le rapport de force et reprend sa liberté sur scène, grâce à sa batterie. Le prof tyrannique est lui-même réduit au silence, ce qui scelle la victoire du musicien.

Whiplash, enfin, est une vraie réussite formelle. Rien d'étonnant à ce qu'il ait remporté des prix à Deauville, Sundance, et qu'il soit soutenu par La Quinzaine des réalisateurs. Les tons sépia de la photographie la font ressembler à celle de Clint Eastwood pour Jersey BoysLes gros plans magnifiques ainsi que le montage (Chazelle est monteur à l'origine) permettent de montrer le rapport charnel et douloureux à la musique. 

La bande-originale, bien sûr, est splendide, et revisite des classiques de Hank Levy et le "Caravan" de Duke Ellington avec brio, surtout dans la scène finale.

Le film se joue comme une partition de jazz: rythmé, haletant, maîtrisé et sans fausse note.








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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


orange star.jpg
orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !