dimanche 25 janvier 2015

AMERICAN SNIPER: CRISE DE CONSCIENCE D'UN TIREUR D'ÉLITE






L'affiche vous fait penser à un clip patriotique ? Détrompez-vous. Eastwood est plus fin que ça, plus nuancé. Je parlais récemment des films antimilitaristes, et du traumatisme des blessés de guerre dénoncé au cinéma.

Chris Kyle n'est pas un blessé de guerre, mais un héros. Formé par la marine américaine, il devient un SEAL, soldat des forces spéciales de l'armée.

American Sniper est à ce jour le plus gros démarrage de Clint Eastwood en salles. Ce succès s'explique par le discours du film, qui peut être pris à double sens: les patriotes y verront un bel hommage à un héros de guerre, les antimilitaristes y remarqueront les conséquences dramatiques du champ de bataille sur la psychologie humaine.

Le film d'Eastwood rappelle une évidence: un soldat est là pour obéir aux ordres. Le conflit armé prime sur le conflit moral. Cas de conscience quand il s'agit de tuer une femme ou un enfant ? Pas le temps. Tant pis. Le tireur d'élite est une machine à tuer, on ne le paie pas pour réfléchir.


Bradley Cooper (Chris Kyle) dans American Sniper de Clint Eastwood (2015)



American Sniper s'inspire d'une histoire vraie, celle de Chris Kyle, tireur d'élite redoutable. Il tue plus de 160 personnes et revient de la guerre sans une égratignure, mais souffre d'une blessure à l'âme difficile à soigner. Le plan extraordinaire sur la télévision de son appartement est révélateur d'une guerre qui se déroule infiniment dans sa tête.


Eastwood démontre qu'il n'y a pas que les petits bleus qui reviennent de la guerre traumatisés: ça peut être le cas des héros également.

Une réalisation prodigieuse


Les mouvements de caméra, le point de vue, les trouvailles de la réalisation font que l'on témoigne de la guerre en Irak comme si on y était. Certaines scènes de combat s'approcheraient même du jeu vidéo hyper-réaliste.

Par le montage, Eastwood montre que le 11 septembre 2001 fut la cause de l'arrivée des troupes américaines en Irak, mais ne porte aucun jugement. À aucun moment il ne diffuse d'images de George W. Bush pour soulever les paradoxes de son discours. La force du film de plaire à tout le monde est aussi sa faiblesse: quel est l'avis du cinéaste sur la légitimité du conflit ? Mystère, même si le réalisateur s'était prononcé contre le conflit dans The Hollywood Reporter (article en anglais.) Il avait pourtant pris position contre la peine de mort en 1999 dans Jugé Coupable, quand une majorité des Américains sont en faveur de la peine capitale.





Les grands films de guerre ne sont jamais des films sur la guerre, mais sur l'humain dans la guerre, souvent perdu, souvent brisé. Parfois, on y parle de lâches (La Conquête du courage) ou de héros et de martyrs (dans Forrest Gump, respectivement Forrest et Bubba.)

Mais les héros de guerre sont finalement rares au cinéma.


L'inutile polémique autour de Seth Rogen


Seth Rogen a eu le malheur de déclarer que la troisième partie du film lui rappelait Inglorious Basterds.

Je dois dire que moi aussi. Non pas que Chris Kyle soit à comparer, idéologiquement, avec le soldat nazi chez Tarantino. Cependant, le film de propagande nazie présente un tireur d'élite imbattable qui, seul en haut d'une tour pleine de munitions dans une ville assiégée, tue sensiblement le même nombre d'hommes. Il devient donc un héros de guerre du côté nazi, d'où la sortie du film de propagande où il joue son propre rôle, histoire de réveiller le sentiment patriotique et donner aux soldats une leçon de courage.

Il est injuste de dire de Seth Rogen qu'il qualifie Chris Kyle de nazi. Le réalisateur a lui-même dénoncé la dictature dans son dernier film, avec le retentissement que l'on connaît. Il comparait l'efficacité de deux tueurs d'élite, pas leur idéologie.


Seth Rogen, réalisateur de L'Interview qui tue (2014)

Le bébé-poupée


Reste l'autre polémique dont le film se serait bien passé. Il est une scène où Chris Kyle prend son bébé dans les bras. Manque de bol, c'est une poupée avec des vêtements roses, et ça se voit. Je veux dire vraiment. Pas de ces faux raccords qui sont repérés par les fans après coup, ou certains pros de l'image sur Allociné, mais une vraie erreur qui apparenterait American Sniper à un film amateur ou burlesque.


Le bébé que Bradley Cooper tient dans ses bras est à l'évidence une poupée en plastique


Le bébé prévu avait la fièvre. Le "bébé de rechange" (selon les mots du scénariste, Jason Hall "baby number two") ne s'est pas présenté. Eastwood aurait alors dit à Jason Hall "Donne-moi la poupée, gamin." Eastwood, pendant les rushes, aurait dû voir cette erreur qui saute aux yeux. C'est très étonnant de la part d'un grand réalisateur, et il est vrai que ça fait tache.

On peut compter sur les internautes pour se moquer de la bourde et la parodier largement sur Youtube et les réseaux sociaux.


Un film à voir en salle


Malgré cette maladresse, American Sniper est réalisé avec maestria et inventivité. Il sera peut-être moins touchant que d'autres films du cinéaste, comme Million Dollar Baby, L'Echange, et surtout Gran Torino, mais il a le mérite de s'interroger avec intelligence sur le dilemme quotidien d'un soldat.

Bradley Cooper incarne fort bien cet homme de conviction à la conscience troublée, et Sienna Miller, dans le rôle de son épouse, est également une fine actrice.

Le discours du film aurait peut-être dû être engagé de façon plus nette, mais alors, le succès aurait été moindre. Il s'agit plus, en réalité, d'un portrait psychologique que d'un pamphlet politique. Le film se termine tout de même de manière très patriote avec des images d'archives. De quoi donner aux Américains ce qu'ils souhaitent voir, et augmenter les chances du film de décrocher l'oscar. 

Il faut malgré tout découvrir American Sniper en salle, pour apprécier le son, l'image, la maîtrise de la caméra, pour plonger dans le champ de bataille comme si vous y étiez, et comprendre le dilemme d'un soldat d'exception.


Clint Eastwood, réalisateur


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