samedi 14 février 2015

BIRDMAN: ENVOLE-MOI







Voici le drôle d'oiseau des oscars 2015. Décalé, déroutant, il ravira les cinéphiles adeptes de théâtre et de méta-filmique, au même titre que Sils Maria l'an dernier.

Le cinéma, miroir de l'existence



Dans Sils Maria, Olivier Assayas proposait à Juliette Binoche un rôle courageux: celui d'une actrice qui acceptait de vieillir. Dans sa jeunesse, Maria Enders (Binoche) jouait une perverse qui menait une femme mûre à la folie. Une fois quadragénaire, elle prenait le rôle de la femme mûre, dans un passage difficile de l'autre côté du miroir.


Ari Forman a demandé la même bravoure à Robin Wright, qui jouait, en plus, son propre rôle. Dans Le Congrès, elle "admettait" non seulement ne pas avoir bien  géré sa carrière, mais aussi que les acteurs seraient un jour remplacés par une version digitale d'eux-mêmes. 






Birdman, c'est l'histoire d'un type qui se prend pour un oiseau. Ou plutôt, d'un acteur raté qui s'identifie un peu trop au super-héros qu'il incarnait dans ses années d'or. Alejandro González Iñárritu a choisi Michael Keaton pour le rôle.



Or, cet acteur a enfilé il y a plus de 20 ans le costume d'un certain super-héros.




Michael Keaton dans Batman, le défi, de Tim Burton (1992)




Dans Birdman, Keaton joue, de manière métaphorique, son propre rôle. Dans le monde cruel du show-business, son personnage, Riggan Thomson, n'est plus rien. On ne le voit plus à l'écran depuis longtemps. Il décide donc de monter une pièce sur Broadway, qui lui permettrait de revenir, dans tous les sens du terme, sur le devant de la scène.

La pièce de Riggan sera sans cesse mise en parallèle avec sa vie, dans une logique méta-théâtrale (réflexion du théâtre sur lui-même.) Ce va et vient constant entre théâtre et réalité rappelle Tout sur ma mère d'Almodovar, où Un Tramway nommé désir servait de toile de fond au retour d'une actrice sur son passé.


Fondu enchaîné dans Tout sur ma mère, de Pedro Almodovar (2000)
Fondu enchaîné dans Tout sur ma mère, de Pedro Almodovar (2000)




Je est un autre



Riggan se créé donc un double imaginaire, ce héros ailé qu'il incarnait jadis.



Michael Keaton incarnant un double rôle dans Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)
Michael Keaton incarnant un double rôle dans Birdman, de Alejandro González Iñárritu (2015)



Est-ce ce qui attend Keaton ? Se prendra-t-il un jour pour Batman de l'avoir incarné pendant ses années d'or ?


Ce ne serait pas une première dans le monde du cinéma. L'un des interprètes de Tarzan, Johnny Weismuller, a fini en hôpital psychiatrique.









Selon la légende, l'acteur (dont on dit qu'il est l'auteur du cri au cinéma) se prenait véritablement pour Tarzan à la fin de sa vie.





Dans Birdman, le double paraît démoniaque, et ressemble, avec ses ailes noires, au double sombre de Nathalie Portman dans Black Swan.



Nathalie Portman en cygne noir dans Black Swan




Dans Birdman, l'homme-oiseau pousse Riggan à monter la pièce. Mais une autre star, celle-là au sommet, vient se joindre à la troupe: un certain Mike Shiner. Vous remarquerez que Mike est le diminutif de Michael, prénom de Keaton, et que "Shiner" - proche de "shinier" en anglais - suggère qu'il brille davantage. 





Il est très révélateur d'avoir choisi Edward Norton pour le rôle.



Michael Keaton et Edward Norton dans Birdman


Cette scène, quasi-comique, ressemble à une parodie de Fight Club, où Norton jouait justement un schizophrène. Dans le film de Fincher, un type s'inventait déjà un double pour aller mieux.

Ce face à face Keaton / Norton permet à Iñárritu de cristalliser les jalousies du show-biz, soulever les paradoxes du métier d'acteur, sa cruauté et parfois sa bêtise (les critiques et intellos théâtreux en prennent pour leur grade.)

Keaton a le courage d'affronter ses démons. Lui et Norton sont remarquables. Celle qui créé aussi la surprise est Emma Stone, dans le rôle de la fille de Riggan. Elle assène son père d'un discours mémorable sur l’insignifiance de sa condition.


Emma Stone engueule son père dans Birdman


Stone est méconnaissable dans ce rôle, aux antipodes de la nunuche de Magic in the Moonlight.

Si les trois acteurs sont nommés aux Oscars, ce n'est pas un hasard.


Les oscars, parlons-en. Birdman est de loin le film le plus original nommé cette année. The Grand Budapest Hotel, bien sûr, démontre la démesure burlesque de Wes Anderson. Whiplash est fort bien réalisé. American Sniper peut flatter le sentiment patriote des Américains. Mais Une Merveilleuse histoire du temps, Imitation Game et Selma ne sont que de sages biopics.

Birdman traite d'un thème souvent affectionné aux Oscars (et aux Césars): montrer Hollywood de l'intérieur, dans toute sa laideur et sa décadence.


Quand Terry Gilliam donne des ailes



La réalisation est audacieuse, le scénario toujours surprenant, voire déroutant, à la lisière du fantastique. La caméra créé le vertige, au point, peut-être, de lasser ou d'agacer. Le ton du film, son esthétique et son goût pour l'absurde rappellent beaucoup Terry Gilliam. En effet, Zero Theorem abordait récemment la question de la schizophrénie, et l'oiseau de Riggan ressemble à celui de Sam Lowry dans Brazil.



Affiche de Brazil, de Terry Gilliam



Dans le film de 1985, un homme rêve aussi d'être oiseau pour échapper à son terne quotidien.



Perdu dans les rues de New-York, Keaton, en acteur sur le retour un peu paumé, évoque Bill Murray dans Lost in Translation.



Birdman est original, prometteur, mais peut-être pas assez abouti. La dernière demi-heure semble de trop.



Cependant, le film pose de vraies questions sur le métier d'acteur et l'essence du théâtre, l'absurdité du monde du spectacle et de ses exigences. Dans un film schizophrène, tantôt loufoque, tantôt tragique, Iñárritu se demande avec talent jusqu'où l'on peut aller pour marquer son époque et son art.



D'accord, pas d'accord avec l'article ? Dites-le en commentaire !





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17 commentaires:

  1. Personnellement je l'ai trouvé pénible et longuet. :(
    J'ai bien remarqué une partie des éléments cité plus haut, mais ça n'a pas suffit à me convaincre.

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    1. Beaucoup seront déçus, peut-être, après tant d'honneurs aux Oscars. C'est le genre de film auquel on accroche... ou pas.

      Vous en verrez bien d'autres qui vous plairont plus !

      Bonnes séances,

      Marla

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  2. " Dans un film schizophrène, tantôt loufoque, tantôt tragique "
    Justement, un peu moins tragique que "21 grammes", "Babel", ou "biutiful", et sans aucun doute beaucoup plus loufoque ...
    Et ce n'est pas désagréable ...
    J'ai bien aimé cette photographie, ces gros plans, ces regards (les grands yeux d'Emma Stone que j'avais donc "croisée" dans le derniers Woddy Allen, sans l'avoir réalisé, Merci Marla !) qui nous aident à comprendre et à suivre la schizophrènie de l'anti-héros Keaton ...

    Une remarque quand même sur ce "gimmick cinématographique" qui fait en permanence circuler la caméra (genre steadycam) dans les méandres du théâtre, en suivant ou parfois en précédant les acteurs, en lui faisant franchir les portes, passer de l'ombre à la lumière et inversement comme on essaierait de se "repérer" dans les pensées, de "trouver une sortie" à l'enfer intérieur qui le poursuit ...

    Quid enfin de la scène finale ?
    Riggan "échappe" enfin à sa créature qui "abandonne sa quête" en restant aux toilettes, mais se transforme-t-il néanmoins en oiseau ?
    Sa fille, elle même dépressive, voit-elle d'abord son père mort en bas de l'immeuble, et comprend-elle son geste (suicide) en l'imaginant l'instant d'après enfin libéré et heureux, "ailleurs" ?

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    1. Merci pour votre commentaire détaillé. Je comprends la fin au sens littéral: Riggan est en effet un oiseau. C'était déjà le cas avant (quand il saute de l'immeuble) mais personne n'était là pour en témoigner.

      Le regard de sa fille prouve qu'il n'est pas fou, et se change effectivement à loisir en oiseau...

      Merci de votre participation !

      Bonnes séances,

      Marla

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    2. Mais à la fin de la fameuse longue séquence (onirique ?) où il vole dans Big Apple, vous vous souvenez sans doute qu'au moment où Riggan rentre dans son théâtre un taxi en colère vient réclamer son argent ...
      Je pensais que le scénariste nous confirmait ainsi que Riggan rêvait-divaguait bien ...

      De plus, si on s'adresse à lui lorsqu'il est sur le toit de l'immeuble (il est donc visible, réel), ensuite, une fois en l'air, personne ne semble l'apercevoir ...

      Mais je suis peut-être trop terre à terre ici ... ( :-( )

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    3. Ah... je n'avais pas repéré ce chauffeur de taxi en colère, mais c'est très bien vu.
      Vous me posez une colle.
      En même temps, j'ai du mal à croire qu'Emma Stone, à la fin du film, ne voit pas "réellement" son père. Ou alors, elle est folle elle aussi, ce qui complique les choses et me paraît peu cohérent.
      Un vrai casse-tête, quoi.

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  3. J'ai d'abord pensé que Michael Keaton se suicidait, puis le retour de sa fille, son regard vers le ciel, son sourire, tout cela m'a fait penser à un appel au merveilleux façon Hollywood (notre crédulité est mise à l'épreuve, mais en tant que spectateur nous acceptons ce petit compromis car les choses sont plus belles comme ça). Un petit pied de nez final à l'industrie, en somme?

    Puis j'ai rapproché la scène de fin de celle qui ouvre le film, avec un Michael Keaton que nous voyons en état de lévitation, ce qui - a priori - n'est pas possible.

    L'envol final (supposé) de Michael Keaton est donc peut-être la parenthèse de fin ")" qui nous rappelle, après nous l'avoir déclaré au début, que ceci est un film de cinéma!

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    1. Oui, c'est mon avis aussi !

      Bonnes séances,

      Marla

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  4. Pas du tout convaincu par les tour de passe-passe caméra au poing de monsieur Inarritu. Pas plus emballé par cette histoire d'acteur sur le déclin qui n'ajoute rien de mieux à ce qui a déjà été maintes fois tourné (de "boulevard du crépuscule" à "maps to the stars" l'an dernier, et j'en oublie forcément). Je note à ce sujet la très intéressante introduction à l'article qui m'invite à me réconcilier avec Assayas (ce sera toujours mieux que ce "Birdman" prétentieux) et à enfin découvrir "le congrès" qui me tente depuis longtemps.

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    1. Oui, ces mouvements de caméra peuvent agacer, mais je ne trouve pas le film prétentieux.
      Oui, regardez Sils Maria et Le Congrès, c'est incontournable !

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  5. c'est le premier film que je vois de ce réalisateur, méfiante auparavent.Dans ce maelstrom visuel saturé de tout(images, mouvements, émotions réel réalité phantasme sociologie du théâtre et cinéma, références multiples) l'aspect qui m'a le plus impressionné est la névrose et son traitement.Le film s'ouvre sur un plan fantastique car Keaton "levite" dans sa minable loge?? et le film s'installe ensuite dans le réel bien ancré de la répétition d'une piéce sur Broadway. L'univers évoqué (Carver) évoque bizarrement des pièces plutôt années 50 comme "mort d'un commis voyageur"trés depressives D'ailleurs tout est multiple dans ce film, le pistes les jeux de miroir la famille la carrière ses roueries sa comédie humaine mais le pivot le plus émouvant pour moi est le dialogue obsessionnel de Keaton, torturé par son "vieux double" qui 'apparente à un surmoi sadique. Quoiqu'il se passe et pour lui à jamais , il sera enfermé dans ce huis clos affreux. L'enjeu pour lui n'est pas tant de renaitre à une autre carrière que d'échapper au suicide. Contrairement à Norton , je ne pense pas qu'il éprouve encore du plaisir sur scène (métaphore hilarante de l'érection).Il fuit, dans un rythme haletant sa condition. Réussit en ratant son suicide sur scène...rien ne peu l'apaiser (les suicides d'acteurs ultra talentueux en sont un cruel rappel).les comédiens sont époustouflants .Keaton très émouvant Emma Stone percutante en paumée qui n'épargne pas som pére Mais le protège Nortonen faux bellâtre dont on devine la peur d'éprouver la même dérive et qui surjoue les "trompes la mort";C'est aussi un film très drôle hystérique et jouisif Plusieurs ambiguïtés traversent le film y compris la dernière image ,flirtant avec le fantastique, les rêves,
    des états altérés de la conscience,des croyances.....donc à voir....Sidonie Malaussene

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    1. Ah, Sidonie, à quand ton propre blog ? Bravo pour l'analyse. Je n'avais pas pensé à Arthur Miller, mais c’est tout à fait ça.

      Le plan de lévitation est surprenant, mais donne du sens à la scène finale...

      Le double comme surmoi sadique, c'est très bien dit.

      Bon, alors, ce blog ?

      Bises cinéphiles,

      Marla

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  6. J'ai détesté ce film, que j'ai trouvé très prétentieux, long, superficiel, creux et franchement pas très original au final. Et mon dieu, que cette batterie est pénible et mal utilisée en plus ! Je n'ai d'ailleurs même pas aimé les acteurs.

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    1. C'est drôle, j'ai entendu plusieurs personnes le qualifier de prétentieux. Je en trouve pas. Disons qu'il s'adresse à des initiés adeptes de théâtre et de metafilmique. Il plaît bien aux profs de cinéma, quoi... :-)
      Son côté arty peut agacer, mais c'était quand-même le film le plus original des Oscars, et sa récompense suprême a été, pour moi, une très bonne surprise.

      À bientôt Tina !

      Marla

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  7. Je n'ai rien contre les films originaux mais pour moi il faut que ce soit bien fait, or, personnellement je pense qu'il est raté et que les points soi-disant originaux ne sont juste là que pour cacher les lacunes scénaristiques de ce film (et dire qu'il y a 4 scénaristes !). Je préfère parfois un film classique mais bien fait dans son style qu'un film "original" vide.

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    1. Pas mal de gens partagent ton avis. Si je peux me faire l'avocate du diable, je pense que l'intérêt de ce film ne réside pas dans le scénario. Il s'agit d'un film réflexif sur le cinéma et le théâtre, un film miroir sur le show business.

      Sils Maria avait la même démarche, il était même meilleur...

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  8. Belle analyse du film. Pour ma part j'avais hâte de voir si oui ou non Birdman mérite toutes les louanges qui lui ont été fait, subjectivement parlant bien sur ^^
    Que dire si ce n'est que ce film est vraiment une prouesse de mise en scène qui a du demander beaucoup de travail et de préparation en amont, avec beaucoup de thèmes et de mise en abyme qui laisse à réfléchir, de plus aidé par un casting au top. J’espère juste que Keaton ne finira pas comme l'interprète de Tarzan qui est mentionné dans l'article ^^
    Première grosse impression de l'année, subjectivement parlant toujours.

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