vendredi 27 février 2015

CITIZENFOUR: LA NSA, UNE AMIE QUI VOUS VEUT DU BIEN







Le documentaire oscarisé de Laura Poitras a le mérite extraordinaire d'exister.

Vous avez sans doute déjà vu la bande-annonce.





Cette Laura, à qui Citizenfour - alias Edward Snowden - écrit secrètement, n'est autre que Laura Poitras, réalisatrice du documentaire, que vous entendez ici en voix off. Snowden l'a contactée lui-même pour l'avertir qu'elle était surveillée par les services de renseignements américains.

Déjà réalisatrice de deux documentaires, le premier sur l'Amérique en Irak - My Country, my Country - et le deuxième sur Guantanamo Bay - The Oath (Le Serment) - Poitras terminait sa trilogie sur ce projet: dénoncer les écoutes et la surveillance américaines de ses concitoyens. Snowden l'a ainsi contactée pour qu'elle prenne entièrement part à la révélation publique des agissements de la NSA.

Ceci n'est pas une reconstitution


Celui que vous voyez dans la bande-annonce n'est pas un acteur incarnant Snowden - c'est Snowden. Ce n'est pas une reconstitution. Les journalistes face à lui sont les vrais Glenn Greenwald et Ewen MacAskill, respectivement du Washington Post et du Guardian. On assiste, dans Citizenfour, à la véritable interview de Snowden par ceux qui rendront publiques ses révélations.

Vous rencontrez Snowden lui-même, courageux, inquiet, nerveux. Vous assistez à son histoire comme si vous la suiviez en direct. Vous ne trouverez pas de meilleur thriller politique. Ma prof d'Histoire disait "il n'y a pas de suspense en Histoire." Mais si. Puisqu'elle est vivante, qu'elle bouge, qu'elle avance.

Laura Poitras a tout filmé, et si elle ne pouvait être présente elle-même, elle envoyait une caméra à Snowden qui enregistrait le tout. 


Ewen MacAskill, Glenn Greenwald et Laura Poitras
Ewen MacAskill, Glenn Greenwald et Laura Poitras


Les journalistes américain et britannique ont reçu le prix Pulitzer pour les révélations de Snowden. Poitras a reçu l'Oscar du meilleur documentaire. Elle a pris des mesures extrêmes de sécurité pour que le film soit tourné et monté à l'insu des services de renseignements américains. Cette documentariste a réalisé un travail de journaliste d'investigation (c'est d'ailleurs son métier.)

Elle est, bien sûr, à 100% du côté de Snowden et le présente en héros (inter)national. Au début du film, les précautions de Snowden apparaissent aux spectateurs non-initiés comme de la paranoïa. On s'aperçoit vite qu'elle est justifiée.


Code blesse America


Après les attentats du 11 septembre 2001, le terrorisme est devenu une excuse à la surveillance de tous les citoyens.

Les individus concernés n'étaient pourtant pas criminels, et ne donnaient aucune raison aux renseignements américains de les surveiller. Alors, pourquoi ? Un seul mot: le contrôle.

Au-delà des écoutes téléphoniques, des lectures de mails et de la connaissance des mots-clé tapés sur Google, Citizenfour dénonce le scandale des métadonnées. Si l'on associe, par exemple, les informations de la carte bleue et de la carte des transports, on sait où vous êtes, où vous achetez, et quels produits vous achetez. Si jamais on surveille votre voisin, on peut déduire qu'il fait les courses avec vous.

Arte diffusait en 2007 un thema intitulé "Tous Fichés: total control" et nous avertissait déjà du danger des métadonnées (intégrale de l'émission ici.)

Un an plus tard, le reportage "Google, la machine à penser," montrait la vitrine attrayante de Google et aussi son côté sombre, justement au sujet des informations collectées (intégrale ici.)

Facebook, ma vie à poil sur le net, a aussi un titre évocateur.

Dans Fahrenheit 9/11, Michael Moore dénonçait le "Patriot Act" et l'atteinte qu'il portait aux libertés individuelles des Américains. Il démontre, dans une scène hilarante, que les membres du Congrès ont voté une loi... qu'ils n'avaient pas lue.





Le Patriot Act était officiellement une loi anti-terroriste. Dans les faits, le texte autorise, en cas de soupçon de terrorisme, de détenir un suspect sans inculpation et sans limitation de durée . La loi permet par ailleurs aux services de sécurité d'accéder aux données informatiques des particuliers et des entreprises sans mêmes les en avertir.

En clair, cela signifie la suppression d'un procès équitable, l'invasion de la vie privée et l'atteinte à la liberté d'expression.

Ces deux derniers points sont soulevés dans Citizenfour. Snowden, sans être un altruiste naïf, est simplement un citoyen (comme l'indique son pseudo) souhaitant défendre les libertés individuelles. À 29 ans, il se retrouve au cœur d'un scandale international, à la portée sociale et politique sans précédent.

Vie privée et liberté


Le film lance un débat essentiel: il met sur un pied d'égalité vie privée et liberté(s). Si l'on peut savoir ce que vous dites au téléphone, pourrez-vous tout dire ? Si l'on peut savoir quels mots-clé vous tapez sur Google, n'exercerez-vous pas l'auto-censure ? Snowden indique que cela équivaut à réduire son champ intellectuel, à s'interdire un certain accès aux informations et au savoir.

Jacob Appelbaum s'inquiète, quant à lui, de voir ses concitoyens tirer un trait sur le concept même de vie privée, sur internet ou ailleurs. 

Jacob Appelbaum, chercheur indépendant en sécurité informatique
Jacob Appelbaum, chercheur indépendant en sécurité informatique


Vous entendrez d'ailleurs des interviewés dans "Facebook, ma vie à poil sur le net," revendiquer cette transparence totale au prétexte qu'ils n'ont rien à cacher.

Les dictatures promettent toujours la sécurité à ceux "qui n'ont rien à cacher." Citizenfour démontre que l'invasion de la vie privée par les services de renseignements est avant tout une menace pour la démocratie. 

Les médias ont subi des pressions pour ne pas publier les révélations de Snowden, et le jeune homme est toujours considéré comme un traître par l'Etat américain.


L'info, sur le vif


Le documentaire de Poitras s'inscrit dans la logique de l'information en temps réel. On voit le documentaire à mesure qu'il se construit. Le reproche que l'on peut faire au film est lié aux circonstances mêmes de sa réalisation. Le scandale de la NSA ne date que de 2013. Pas le temps, donc, de prendre du recul sur les événements, ou d'interviewer des experts, en politique, informatique, droit des libertés, pour commenter, à tête reposée, les déclarations de Snowden. Mais Citizenfour dure déjà 1h53. Ce qu'il faut à ce documentaire, c'est une suite. Un autre film que l'on tournerait dans cinq ans: il nous apporterait des regards autres que ceux des acteurs véritables, et offrirait une problématique sur l'ensemble des événements.

Citizenfour propose un constat, mais pas de solution. Comment protéger au mieux ses informations ? Si le documentaire n'apporte pas de réponses, il soulève des questions essentielles et effrayantes sur nos libertés.

On ne peut que saluer le courage de Snowden, MacAskill, Greenwald et Poitras. Citizenfour possède une valeur historique instantanée. Ses images (l'interview de Snowden, entre autres) sont déjà des images d'archives.

Citizenfour est d'utilité publique. Tous les participants font preuve d'un militantisme admirable pour la liberté de tous.



Laura Poitras, réalisatrice de Citizenfour
Laura Poitras, réalisatrice de Citizenfour




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