jeudi 19 février 2015

RÉALITÉ: L'AVENTURIER DU GÉMISSEMENT PERDU










Homer Simpson a écrit un scénario, un jour.

Ça parle d’un robot-tueur moniteur d’auto-école qui voyage dans le passé, on sait pas trop pourquoi.
Son meilleur ami est un gâteau qui parle.

("Homer fait son cinéma," Les Simpson, saison 10, épisode 5) 


Jason, dans Réalité, propose un peu le même genre de scénario à un producteur.


Tout à coup, on sait pas trop pourquoi, les télés deviennent méchantes. Elles envoient des ondes qui rendent idiot. Plus les gens deviennent idiots et plus ils regardent la télé.


Vous pensez que ce n'est pas de la fiction ? Moi non plus. Je n'ai plus de téléviseur depuis 97.

Il y a une seconde partie au scénario.

Ensuite, les ondes deviennent plus puissantes et finissent par tuer les gens.

Le producteur a l'air emballé. Oui, mais voilà. Il veut un gémissement que pousseraient les victimes des ondes démoniaques. Un gémissement exceptionnel, digne de l'oscar des gémissements.

Alors, Jason, plutôt que de se mettre en quête de la toison d'or, se lance à la recherche d'un gémissement parfait pour son film.


Le dernier cri


Ça vous rappelle quelque chose ?


Dans Blow Out, de Brian de Palma, Travolta cherchait lui aussi un cri parfait pour un film de série Z. 








"Blow out" signifie crevaison de pneu. Il est intéressant de remarquer que l'un des films de Quentin Dupieux s'appelle Rubber: l'histoire d'un pneu serial killer.





Ça vous donne une idée de l'univers de Quentin Dupieux: décalé, déroutant... et hilarant. 


L'héroïne du film de Dupieux, comme dans Les Gardiens de la galaxie, est une cassette. Mais pas une cassette audio, cette fois.






Si comme moi, vous êtes né avant l'ère du DVD, d'internet à la maison et des iPhones dans toutes les poches, vous alliez peut-être louer, dans votre adolescence, des vidéos près de chez vous. Vous savez, ces vidéos d'un bleu impossible qui vous ôtaient l'envie de les garder plus de 48 heures ?

Les films du vidéo club, c'était souvent des séries B avec une image qui saute, des blancs sur la bande-son et des mauvais acteurs. Mais on les aime quand-même, ces mauvais films. Et certains, comme Dupieux, leur rendent hommage dès qu'ils passent derrière la caméra.

Bienvenue à Videodrome (Attention Spoilers)


Le cinéma dénonce souvent la nocivité de la télé. Celui qui a été le plus loin, c'est Cronenberg, en 1983.


Videodrome, c'est le scénario de Jason devenu réalité. La télévision commence par rendre fou les spectateurs avant de les manipuler et les tuer.





On retrouve dans Réalité plusieurs éléments du classique de Cronenberg: confusion entre rêve et réalité, hallucinations, et surtout cet étrange rapport à la vidéo.

James Woods, dans Videodrome, finit par s'insérer une vidéo dans les tripes, et devient le jouet de l'émission de télévision.

Dans Réalité, une vidéo sort des tripes au sens littéral. Une petite fille, nommée Reality, voit son père rentrer de la chasse avec un sanglier. Elle assiste à un étrange spectacle: une vidéo bleue sort des tripes du sanglier que son père éventre devant elle.

Tout le film s'articule autour de ce que contient cette vidéo.

Dupieux nous dit, d'une manière très littérale, qu'un film sort des tripes.



Jason cherche à réaliser un film. La quête du gémissement parfait n'est qu'un prétexte à réfléchir sur l'acte de création. Plusieurs plans nous montrent que Jason a une caméra à la place de l’œil.





Comme dans Enemy de Denis Villeneuve, tout se passe dans la tête du personnage principal. Vous connaissez la légende qui raconte que tous les personnages de nos rêves sont un peu nous ?

Dupieux nous le montre en images.

L'antre de la folie


Tous les personnages de Jason sont dans sa tête, et pour cause. Non, il n'est pas schizophrène. C'est juste un auteur, et tous les personnages d'un auteur sont effectivement dans sa tête. 

La vidéo bleue, c'est celle du film que l'on est en train de regarder, dans un délire méta-filmique formidable, une mise en abîme passionnante. 

À la fin, le producteur se rend compte qu'il fait partie du film de Jason. Jason est donc un alter-ego de Dupieux. Il en existe un autre, Zog, et ce réalisateur est qualifié de génie par le producteur. Une façon pour Dupieux de s'envoyer des fleurs, quoi.

Métaphore du cinéma donc, dans Reality: dans un film, tous les personnages ne sont qu'une parcelle de l'imagination du réalisateur, coincé dans un rêve (ou cauchemar, question de point de vue.)

Autre référence de Dupieux au cinéma fantastique: Carpenter. Dans L'Antre de la folie, le cinéaste nous parlait d'un livre qui rendait fou ses lecteurs. Un détective était chargé de l'affaire.




À la fin du film, le détective se retrouvait justement au cinéma, devant l'adaptation du livre à l'écran. Il se rendait compte, avec terreur, qu'il était le héros du film qu'il regardait. Il ne s'avérait être, lui aussi, qu'un fragment de l'imagination de l'auteur. Cette découverte terrifiante le menait à la folie.

Mais le film de Quentin Dupieux fait rire. Il est burlesque, délirant... et passionnant.



Une métaphore du cinéma


La métaphore du cinéma ne s'arrête pas là. Reality est une occasion pour Dupieux de plaider la cause des auteurs. Ils répondent aux exigences absurdes des producteurs (le gémissement introuvable) courent après les honneurs (l'oscar) et vivent dans la crainte qu'on leur vole leur idée. 


Jason vit ainsi le pire cauchemar d'un réalisateur: découvrir que son film a déjà été fait par un autre. Cette scène surréaliste où il voit son propre film avec sa femme suggère, par ailleurs, que le producteur ait pu le trahir: aurait-il donné son idée de scénario à un autre cinéaste ?


Le film aborde aussi l'éternelle quête de perfection du cinéaste. L'épouse de Jason se moque de lui en disant que Kubrick ne réécoutait pas en boucle des gémissements pour réaliser ses chefs-d'oeuvre. Elle oublie de dire qu'il faisait faire un nombre incalculable de prises à ses acteurs jusqu'à atteindre son objectif.


A propos d'acteurs, Alain Chabat est hilarant dans ce rôle qui lui va si bien. Jonathan Lambert est très convaincant dans cet univers absurde. C'est un plaisir de retrouver Elodie Bouchez dans le rôle de sa femme psychanalyste. John Glover est épatant en cinéaste excentrique et la jeune Kyla Kennedy est prometteuse.


Si le film de Dupieux est tordant (et tordu) il n'en est pas moins mélancolique: la vidéo bleue finit à la poubelle, sans autre procès. Tout ce travail, en somme, pour rien, alors qu'il sortait (littéralement) des tripes.


Dans une réalisation étonnante et maîtrisée qui évoque à la fois Edgar Wright (pour les gags délirants) et Jeunet (pour l'étrangeté) Dupieux nous invite au rêve et à la réflexion sur la condition du cinéaste.




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