lundi 6 avril 2015

LOST RIVER: LA VILLE FANTÔME DE RYAN GOSLING



Christina Hendricks dans Lost River, de Ryan Gosling (2015)



Pour l'interview de Ryan Gosling et Reda Kateb, c'est ici



Ryan Gosling nous propose, dans son premier film, une Atlantis sombre. Nous sommes à Detroit, dans le Michigan, cette région défavorisée qui a vu naître Michael Moore. Le documentariste nous a montré à plusieurs reprises cet ancien berceau du rêve américain. General Motors y offrait une manne d'emplois, avant de fermer ses portes et mettre les habitants de Flint, ville natale de Moore, au chômage.


Par l'humour, Le cinéaste avait tenté de sauver Flint de la misère. De Roger Smith, patron de General Motors qu'il n'a jamais réussi à rencontrer, à Phil Knight, PDG de Nike à qui il a proposé d'ouvrir une usine à Flint, Moore a essayé de redonner espoir aux habitants, et de montrer au monde leur courage. Il dénonçait à cette occasion l'absurdité des entreprises, symbole du rêve américain, qui refusent pourtant de faire travailler leurs compatriotes.


Affiche du film Roger et moi, de Michael Moore (1989)Affiche du film The Big One, de Michael Moore (1998)



Oui, Detroit est de ces villes que l'on filme comme Michael Moore: le décor de documentaires sociaux, sensibles, drôles si l'on a son talent.

On n'avait jamais filmé le Michigan de façon poétique. Ryan Gosling y est parvenu.

Lost river, film social ?


Dans les premières minutes, Lost River apparaît naturaliste, sorte de documentaire magistralement filmé, avec cet autochtone qui parle de la région au jeune Bones, héros du film (le très doué Iain De Caestecker)

Des images de films sociaux à l'anglaise viennent à l'esprit, comme Le Géant égoïste, où un gamin de Bradford tentait de survivre, lui aussi, en revendant du cuivre.


Affiche française du film Le Géant égoïste, de Clio Barnard (2013)
Affiche française du film Le Géant égoïste, de Clio Barnard (2013)


Dans son allégorie poétique, Ryan Gosling nous parle social, mais en filigrane. Billy, mère célibataire, est l'une des nombreuses victimes de la crise immobilière des subprimes, et essaie de toutes ses forces de conserver sa maison.

On trouvait le même thème dans Winter's Bone, où une adolescente (incarnée par Jennifer Lawrence) se lançait à la recherche de son père à travers le Missouri pour sauver la maison familiale.


Affiche du film Winter's Bone, de Debra Granik (2013) avec Jennifer Lawrence
Affiche du film Winter's Bone, de Debra Granik (2013) avec Jennifer Lawrence


On remarqueta une similitude entre l'affiche de Winter's Bone et la sombre rivière du film de Gosling.

Quelques subtiles références permettent à Ryan Gosling de démonter le rêve américain.

Le slogan de George W. Bush, "No child left behind" ("Aucun enfant laissé sur le bord de la route") est d'une ironie terrible dans une école désertée.

Le graffiti "send in the drones" ("Envoyez les drones") est une moquerie vis-à-vis de la guerre des drones menée depuis 2010 par Obama, et largement dénoncée dans Good Kill par Andrew Niccol.

Même si le genre du film social est très apprécié à Cannes (Lost River a été sélectionné dans la catégorie "Un certain regard") on ne peut pas dire que le film de Gosling en soit vraiment un. Comme il l'a expliqué lors de l'avant-première (je publierai l'échange prochainement) il a réalisé un film universel.

Une allégorie poétique


Je suis une littéraire. Je trouve des tas de choses dans tout ce que je regarde. C'est ce que j'aime faire, et ça ne fait pas forcément partie des intentions du réalisateur. Devant Good Kill, j'avais pensé à War Games, et Andrew Niccol m'avait aimablement contredite.

Devant Lost River, j'ai pensé à Lynch, de Palma, Cronenberg, Kubrick, et Ryan Gosling m'a également détrompée, en évoquant, avec humour et modestie, "un Goonies sombre."


Affiche des Goonies, de Richard Donner (1985)
Affiche des Goonies, de Richard Donner (1985)


Jacques Brel disait "Je préfère me tromper que me taire." Je vais donc, dans cette analyse, me tromper. J'espère le faire avec talent.

Les Goonies sont des chasseurs de trésor. Dans Lost River, Rat (divine Saoirse Ronan) raconte la légende de Lost River, qui dit que la rivière a englouti des villages entiers, et que le village même où elle et Bones grandissent paraît sous l'eau. Selon la légende, il faut faire remonter un objet à la surface pour briser la malédiction. Bones jouera donc au chasseur de trésor pour mettre fin au sortilège. 

Billy, la mère de Bones et de Jack, son petit frère, est sous l'eau. Elle manque d'argent, et acceptera le pire pour survivre. Il s'agit pour elle et les siens de sortir la tête de l'eau au sens littéral, et éviter la noyade.

L'allégorie, c'est cette galerie de personnages aux noms évocateurs: Bones (os) Rat, et Bully (brute, harceleur) ont l'air de monter une morality play, pièce de théâtre où les personnages incarnent chacun un symbole, révélé par leur nom.



Saoirse Ronan (Rat) dans Lost River, de Ryan Gosling (2015)
Saoirse Ronan (Rat) dans Lost River, de Ryan Gosling (2015)


Symbole aussi, pour Reda Kateb que l'on voit peu mais toujours à des moments-clé, et qui dénonce, par des répliques géniales de simplicité, le mensonge du rêve américain.


Références à l'affiche


La ville filmée par Gosling semble flotter, même les maisons en flammes.

Maison en feu dans Lost River, de Ryan Gosling (2015)
Maison en feu dans Lost River, de Ryan Gosling (2015)


C'est pendant ce plan que j'ai pensé à Lynch. Ce Lost River me rappelle étrangement Lost... Highway.

Maison en feu dans Lost Highway, de David Lynch
Maison en feu dans Lost Highway, de David Lynch


L'une des affiches insiste sur la dimension Lynch / Cronenberg du film de Gosling:

Affiche de Lost River
Affiche de Lost River

Affiche de Lost Highway, de David Lynch (1997)
Affiche de Lost Highway, de David Lynch (1997)


Affiche de Faux-Semblants, de David Cronenberg (1988)
Affiche de Faux-Semblants, de David Cronenberg (1988)

Une autre sur sa dimension sociale façon drame à l'anglaise (celle de Cannes, bien sûr)


Affiche cannoise de Lost River


Une autre appuie sur ses références au cinéma des années 70/80, ces films d'horreur de série B que l'on louait au vidéo club.

Affiche de Lost River


Maison hantée dans Amityville, la maison du diable, de Stuart Rosenberg (1979)
Maison hantée dans Amityville, la maison du diable, de Stuart Rosenberg (1979)


La dimension gore du film ravira les amateurs de cinéma d'horreur italien façon Dario Argento.


Affiche de Lost River





L'affiche française a choisi le couple prêt de se noyer:


Affiche française de Lost River


Il y a enfin cette affiche, et cette fameuse porte. 




La rivière perdue a des allures de Styx, fleuve des enfers. La porte est celle du café de la perdition, justement reprise du café de l'enfer, à Paris.


Porte du café de l'enfer, Paris


Ce café a réellement existé, et Gosling a utilisé la porte originelle pour son film.

Au 19ème siècle, on s'amusait à aller boire un verre dans ce repaire du diable, qui se trouvait, je vous le donne en mille... dans le quartier de Pigalle.

Bienvenue au café de l'enfer (Attention Spoilers)


Or, Billy travaille dans cet étrange café où l'on vient admirer des beautés se mouvoir dans une danse macabre. Parmi elles, la sublime Eva Mendes.


Eva Mendes dans Lost River
Eva Mendes dans Lost River

Billy, sans le sou, acceptera de faire un spectacle digne du Grand-Guignol, pour satisfaire un public masculin désœuvré venu assouvir ses sombres fantasmes.

Mais le client peut demander davantage que le spectacle, et retrouver  l'artiste en lieu clos pour la torturer virtuellement.


Christina Hendricks dans un caisson



Ce fantasme était déjà possible dans Strange Days, sorti en 1997: grâce à des vidéos hyper-réalistes, où l'on entre dans l'esprit d'un autre pour vivre un morceau de son existence, toutes sortes de vidéos circulent, y compris les plus noires. Il existe aussi dans Strange Days une sorte d'arrière-salle où l'on peut s'adonner à ses fantasmes inavouables.

15 ans avant Strange Days sortait Videodrome, où une émission de télévision proposait des scènes de torture, non pas fictives mais véritables, en d'autre termes du snuff movie.

Cette émission dangereuse et fascinante promettait monts et merveilles au spectateur, et le poussait à la folie.

La scène où Billy est torturée par Dave rappellera aux admirateurs de Cronenberg celle où James Woods torturait Deborah Harry .

James Woods torture Deborah Harry dans Videodrome, de David Cronenberg (1983)



Billy dans son caisson, c'est la version ultime de la femme objet, poupée gonflable ultra-réaliste avec qui l'on peut "jouer" à sa guise.

Un premier film d'une beauté époustouflante


Lost River n'est peut-être pas à conseiller à tout le monde. Beaucoup de spectateurs seront déroutés. Les midinettes qui verront le film par ce qu'elles trouvent Ryan Gosling sexy seront sans doute déçues.

J'espère cependant que beaucoup d'entre vous le découvriront.


Le film de Gosling est violent, terrible, mais d'une beauté époustouflante. Chaque plan est travaillé, tout est pensé, réalisé finement.

La bande originale est envoûtante, la photographie superbe. 

On ne comprend pas tout devant Lost River, on s'émerveille. On est bouleversé, puis empli d'espérance.

Ryan Gosling a réalisé un premier film magnifique. Sa ville hantée nous hante, sa beauté onirique nous fait flotter hors de la salle. Pour longtemps.



D'accord, pas d'accord avec l'article ? Postez un commentaire !




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RYAN GOSLING ET REDA KATEB NOUS PARLENT DE "LOST RIVER"
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LOST RIVER, L'ANALYSE VIDÉO
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9 commentaires:

  1. ça donne envie, mais je ne sais pas si j''aurai le courage d'y aller....
    HavaForEver

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  2. Mais si, il faut y aller ! Ne serait-ce que pour le plaisir d'écrire dessus et de me donner ton avis !

    Bises cinéphiles,

    Marla

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  3. Pétard, ta critique donne furieusement envie de le découvrir !

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  4. Tant mieux ! C'est le distributeur qui va être content... :-)

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  5. Tout à fait d'accord avec votre critique.
    Le film m'a, je l'avoue, totalement dérouté, certaines scènes sont atrocement dérangeantes, mais la façon dont tout cela est filmé, mêlé à de magnifiques décors et couleurs rend tout cela merveilleux. Une claque visuelle, mais aussi auditive, une BO somptueuse accompagnant parfaitement chaque plan. Le casting est intelligemment choisi, une superbe prestation de la part de tous les acteurs.
    Un premier film assez réussi de la part de M.Gosling, on en demande encore !

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    1. Oui, j'attends avec impatience son prochain film !

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  6. Un film d'une beauté époustouflante et magnifiquement réalisé. J'ai tout simplement adoré ... Je ne comprends pas comment on peut dire que ce film est "vide" ou n'a pas de sens ... A mon humble avis on nous a trop habitué aux films hollywoodiens vide de toute substance humaine ... Et dont le but n'est que le profit. Lost River est une magnifique critique des ravages du capitalisme qui déchaine à la fois la violence, la souffrance, la peur ... choisir Detroit comme ville n'est anodin en plus. Bref, je recommande fortement. Un film que je reverrai avec grand plaisir ... Dommage qu'il ne soit que dans 100 salles, à croire qu'on préfère des navets diffusés eux dans quelques milliers de salles ...

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    1. Comme je vous comprends ! Certains snobs ont préféré démolir le film en punissant un acteur beau gosse qui a le malheur d'avoir un talent de cinéaste... Allez comprendre...

      Bonnes séances et à bientôt,

      Marla

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  7. Les gens critiquent ce film car on sent l'influence de Refn sur Gosling, pourtant Lost River est très réussi.

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