jeudi 30 avril 2015

UN PIGEON PERCHÉ SUR UNE BRANCHE...: HUMOUR NOIR POUR LION D'OR


Un Pigeon perché sur une branche philoso^hait sur l'existence affiche



Par Sidonie Malaussène


"Mon nouveau film est fait de 39 décors et 39 plans," a dit Roy Andersson de Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l'existence (Inspirez.) 

Lion d'or du Festival de Venise, le cinéaste suédois s'est démarqué par son originalité. Le film est composé d’une série de tableaux, très travaillés esthétiquement, à la lenteur contemplative. On s’imprègne longuement de chaque scène. Dans une économie étonnante de mouvements de caméra, les plans fixes se succèdent. 

Le Jour des Morts-Vivants


Deux personnages, associés dans une minable affaire de farces et attrapes, promènent leurs âmes de dépressifs lunaires. Ils sont le fil rouge d'une trame parfois déconcertante. 

Le film s’ouvre sur un chapitre nommé "Trois rencontres avec la mort." Ces saynètes sont croquées avec un humour absurde. S’ensuit une galerie de portraits où deux protagonistes servent de lien. Chaque personnage est fragile, désarmé. Figés dans leur condition, ils fonctionnent au ralenti, hésitants. Personne ne sort du moule, aucune émotion ne dépasse.

Les lieux habités sont sinistres. Les personnages habitent un foyer de résidents qui évoque l’asile de fous. Les décors sont une métaphore de l’enfermement psychique. Tous avancent avec lenteur, dans une démarche de zombie, terme directement cité par l'un des personnages. 

Les deux représentants dans Un Pigeon perché sur une branche... de Roy Andersson (2014)
Les deux représentants dans Un Pigeon perché sur une branche... de Roy Andersson (2014)


Tous portent un poids écrasant sur leurs épaules. Ils marchent comme s’ils redoutaient un nouveau malheur. Ils tentent de disparaître. Certains monologuent et se perdent en explications devant un public indifférent, voire absent. 

Humour noir et rire jaune


"Je suis content de savoir que vous allez bien." Autre fil rouge, cette phrase désincarnée est énoncée d'une voix blanche par des interlocuteurs dépressifs. 

D’un absurde ressemblant à Brazil pour ce qui est de la déshumanisation, à Kafka pour la dimension bureaucratique et l'absence de sens, Un Pigeon perché sur une branche... évoque aussi le nonsense à l'anglaise. 

Tableau dans Un Pigeon perché sur une branche... de Roy Andersson (2014)

Mais on rit avec gêne. 

On a affaire qu'à des acteurs à gueule. Leur gestuelle évoque un burlesque sous anti-dépresseurs, qui patine dans le non-événement. Le film ignore volontairement le rythme, comme s’il s’agissait d’une convention artificielle. On flirte par moments avec du cinéma "en temps réel," puis on passe, par une rupture de ton, à un nouveau tableau. 

Certains épisodes jouent avec les codes du fantastique grâce à l’anachronisme. 

Un film complexe comme son titre 


L'un des derniers tableaux étonne par sa cruauté. On y devine le passé colonial de la Suède. C’est une des plus fortes images de "composition picturale" qui rappelle les toiles morbides de Bacon.



Tableau de Francis Bacon, simplement intitulé "Painting" (1946)
Tableau de Francis Bacon, simplement intitulé "Painting" (1946)

Le film creuse sa veine désespérée. L'un des deux représentants se posera même une question immorale « peut-on faire du mal à quelqu’un pour son plaisir ? » question que tous éluderont. 

Policés jusqu'à l’indifférence, les rapports humains sont emprunts d’une grande solitude. Les rares scènes de communion restent les incursions dans le fantastique. 

Le tour de force de Roy Andersson


Un Pigeon perché sur une branche a des qualités indéniables, mais il n’est pas facile à regarder. Étouffant, désespéré, d’une lucidité noire, rien ne nous est épargné. 

Certains rirons devant cette étude sombre, qui évite le ton auquel nous sommes habitués: cynisme, humour noir et trash. Là, non, l’humour est du côté de la discrétion. 


Roy Andersson réussit cependant un tour de force. Son minimalisme marque le spectateur pour longtemps. Le film soulève une foule de questions, son univers visuel est puissant. Le regard du réalisateur sur la vacuité de nos échappatoires modernes est sans pitié: on ne peut échapper à notre condition, il n’existe pas de porte vers la lumière. Malgré cette noirceur, on ne sent aucun mépris de la part de Roy Andersson envers ses personnages, plutôt une empathie teintée de tendresse. 

Un Pigeon perché sur une branche est à conseiller, donc, à ceux qui préfèrent les petits sentiers aux grandes avenues.


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Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpg Pas bon À hurler !