dimanche 31 mai 2015

TROIS SOUVENIRS DE MA JEUNESSE: LABYRINTHE D'UNE PASSION





Par Sidonie Malaussène 



Paul Dédalus, héros récurrent de l’œuvre d'Arnaud Desplechin, revient dans Trois Souvenirs de ma jeunesse en homme de la cinquantaine. Anthropologue, il quitte un travail au Tadjikistan pour intégrer un poste parisien. Interrogé par la DGSE suite à une histoire de double identité, il va revisiter sa jeunesse à travers trois épisodes fondateurs. 

Une éducation sentimentale



Sa rencontre et sa passion pour Esther sera le cœur de sa traversée des souvenirs, emplis de sensualité : une éducation sentimentale des années 80.


 Esther (Lou Roy Lecollinet) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)
 Esther (Lou Roy Lecollinet) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)

Ce qui nous est raconté dans Trois Souvenirs de ma jeunesse l’a été mille fois au cinéma. Quoi de plus classique qu’un récit d’initiation, la relecture de sa jeunesse par un homme mûr et son questionnement sur ce qui aura fondé son être ?

Mais avec Despleschin, tout est pléthorique, signifiant, ambigu, à l'image des facettes de la personnalité.

Comme chez Rohmer, lespersonnages s’expriment rarement comme dans la vie ordinaire. La dissection sans fin du vécu dans une parfaite expression ne ressemble pas forcément à la vie, et pourtant... Les héros sont charnellement présents, traversés d'émotions, l’écran est comme saturé, nous sommes et nous-mêmes nous retrouvons déboussolés.

Le premier souvenir est une scène familiale violente où Paul, l’aîné, protège sa fratrie d'une mère folle et terrifiante. Tout est dit de l’enfance brisée. 

Paul trouvera plus tard un substitut maternel dans son directeur de thèse, dans une relation pudique mais extrêmement forte.

Le deuxième souvenir relate l'engagement de Paul, qui a fourni argent et documents à des « refuzniks » lors d’un voyage en URSS.  
Le troisième souvenir, enfin, est le pivot et l’aventure. Le film revisite, à travers le prisme de la passion amoureuse adolescente, tout l’univers de Paul. Son milieu, ses amis, ses études, ses allers-retours entre Paris et Roubaix, sa découverte de l’anthropologie.

Paul (Quentin Dolmaire) et Esther (Lou Roy Lecollinet) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)
Paul (Quentin Dolmaire) et Esther (Lou Roy Lecollinet) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)

Paul Dedalus, héros multiple



Comme l’évoque son nom, Paul Dédalus est multiple. Trouver la réalité linéaire du héros est impossible. Dans une chronologie désordonnée, tout s’enchaîne vite : résumer est difficile, se souvenir aussi. Le débit verbal du héros est un objet de curiosité, de séduction. Son discours brillant, caustique, original et très intellectuel est aussi un trompe-l’œil. 

Sa sœur l’appelle "bouche cousue," tant il est secret. Il ment parfois, surtout à lui-même, ou utilise le discours comme une force conjuratoire. Battu, il claironne "je ne sens rien." Paul a choisi l’intellect en guise de protection contre le monde. 

Paul adulte (Mathieu Amalric) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)
Paul adulte (Mathieu Amalric) dans Trois Souvenirs de ma jeunesse, d'Arnaud Desplechin (2015)


Le synopsis peut paraître austère, mais le film est bourré d'humour. Le discours, la fantaisie de certains personnages évitent de basculer dans le pathos. A l’image de la vie, le film bouillonne de douleurs et de rires, il balance gravité et dérision.

Le scénario très travaillé, littéraire, la belle distribution et la direction d’acteurs font de Trois Souvenirs de ma jeunesse un grand récit. 

Les deux rôles principaux sont exceptionnels. La jeune Esther passe habilement de Lolita à une amoureuse suppliante. Paul, jeune homme au discours mature, est rendu attachant par son mystère et son originalité.

Trois Souvenirs de ma jeunesse vient de remporter à Cannes le prix SADC 2015 de la Quinzaine des réalisateurs, et certains s’étonnent de son absence de la sélection officielle.

Affiche de la Quinzaine des réalisateurs 2015




A voir, tant pour le récit initiatique que pour son habile narration. Un film dont le plus bel atout est le sentiment d’avoir vécu auprès de Paul. Sans le saisir vraiment, on le suit avec plaisir dans son dédale d'amour.

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