mardi 18 août 2015

LA FACE CACHÉE DE MARGO: LA FILLE DE PAPIER








Oui, je viens de mettre trois étoiles à un film pour ados, inspiré d'un bouquin écrit par l'auteur de Nos Étoiles contraires. Pourtant, je n'ai pas été tendre avec le film il y a tout juste un an


En ce weekend du 15 août, plutôt que de voir Vice Versa pour la dixième fois, je me suis glissée par curiosité dans la salle qui projetait La Face cachée de Margo.

Voilà la bonne surprise de la semaine. La réalisation est un peu sage, quelques phrases cliché émaillent le récit, mais il y a quelque chose d'original dans la morale du film: le voyage de Quentin, dit Q. (Dieu merci, je n'ai pas vu la version française...) et la conclusion qu'il en tire sont surprenants. Enfin un film sur le passage à la vie adulte qui se termine sur une décision adulte, que bien des trentenaires auraient du mal à prendre.

Tout commence comme un  teen movie classique: un gosse timide tombe amoureux d'une gamine qui s'installe en face de chez lui. Elle devient la fille la plus cool du lycée, il devient bon élève. Ce scénario rappelle un peu Le Monde de Charlie, excellent film sur l'adolescence sorti en 2012.




Mon cher voisin


Margo, malgré ce qu'elle professe, est une ado comme les autres: elle décide de se venger de son petit-ami qui a commis la trahison suprême - la tromper avec l'une de ses copines. Elle va ainsi voir son cher voisin afin qu'il devienne son complice dans une entreprise vengeresse. 

Quentin y voit le début de l'amour, mais Margo disparaît le lendemain, sans laisser de traces... ou presque.

Commence alors un immense jeu de piste qui se transforme en road movie. Quentin, aidé par ses potes, se lance à la poursuite de son aimée à travers les Etats-Unis. 

Plusieurs moments savoureux, comme les t-shirts incongrus achetés à la hâte dans une station service, ou le générique des Pokemon chanté par le trio de potes pour se donner du courage. Le voyage de Quentin et sa bande les fera grandir, lui autrement que les autres.

Car lui ira au bout du chemin.


Villes de papier, filles de papier (Attention Spoilers)


Le titre original de John Green est "Paper Towns," les villes de papier. Margo, pendant la nuit mouvementée (à défaut d'être sexuelle) qu'elle passe avec Quentin, se plaint de cette ville de papier où ils habitent tous deux. Elle suggère que cette ville paumée de Floride, pourtant toute proche des parcs d'attraction d'Orlando, est si ennuyeuse qu'elle n'existe pas vraiment.

Et voilà qu'elle part pour Agloe, ville de papier qui se changea, dans de drôles de circonstances, en ville véritable. Agloe a été créée par deux géographes pour démasquer d'éventuels plagiaires de leurs travaux. 

Un magasin chamboulera leur projet. Il s'appellera Agloe General Store, donnant une matérialité à la ville imaginaire. Elle fut effacée de la carte (dans tous les sens du terme) dans les années 90. La fermeture du magasin transforma à nouveau Agloe en ville fantôme.

Cette ville fictive sera la destination de Margo, puis de Quentin, avant que le jeune homme décide de revenir à la réalité, dans sa ville banale mais existante.

Margo le dit elle-même, elle a choisi "une ville de papier pour une fille de papier." Si la ville fictive est devenue véritable, Margo est une fille véritable qui est devenue fictive. Elle a bâti sa propre légende au lycée (ses aventures extraordinaires racontées aux copains) et s'est changée en mystère avant de perdre sa matérialité.

La face cachée de Margo, c'est qu'elle n'en a pas. Elle fuit sa ville morne et se réfugie dans un bled à l'autre bout du pays pour oublier son chagrin d'amour. Elle se cache dans Roscoe, ville (concrète) voisine d'Agloe. Margo s'est transformée en fiction, et Quentin décide - c'est sa première décision d'adulte - de revenir à la réalité.

Pour John Green, c'est une manière de glisser dans le méta-textuel: un auteur crée des êtres et des villes de papier, c'est son métier. L'écrivain a peut-être dû, à l'adolescence, abandonner une fille (non pas imaginaire, mais inaccessible) afin de continuer à vivre. Quentin garde Margo comme fantasme, l'imagine star d'une comédie musicale ou prof de surf. Il trouvera sans doute, lors de sa vie étudiante, une autre jeune fille à aimer.

Une manière de conseiller aux adolescents, avec délicatesse, de ne pas courir après les êtres inaccessibles. Ce ne sont que des êtres de fiction, l'admiration qu'on leur porte est surtout nourrie de fantasmes, qu'ils entretiennent parfois.


Quentin (Nat Wolff) et Margo (Cara Delevingne) dans La Face Cachée de Margo, de Jake Schreier (2015)
Quentin (Nat Wolff) et Margo (Cara Delevingne) dans La Face Cachée de Margo, de Jake Schreier (2015)


John Green, et Jake Schreier, réalisateur à qui l'on doit le touchant Robot and Frank (2012) évitent l'écueil du happy end facile. Le bal de promo, passage obligé pour la plupart des teen movies américains, reste un symbole fort, mais pas de la façon habituelle: Quentin et Margo ne débarquent pas ensemble, triomphants, lors du fameux bal. Ils n'y gagnent pas le prix de roi et reine de la soirée. 

La dernière fois que l'on avait évité la scène cliché remonte à Boyhood.

Cara Delevingne a déjà du charisme et un regard intrigant, et Nat Wolff confirme le talent dont il a fait preuve dans Palo Alto de Gia Coppola, toujours sur les tourments adolescents. 

J'aurais aimé voir La Face cachée de Margo à l'adolescence. Cela m'aurait évité de nombreuses déconvenues.

Elle est d'ailleurs


En fait, j'aurais dû découvrir ce film à 17 ans. Au lieu de cela, j'ai vu La Rose pourpre du Caire.

La réplique qui me fait le plus rire dans le classique de Woody Allen est prononcée par Mia Farrow au cœur du film:

"I've just met a wonderful man. He's fictional, but you can't have everything." 
"Je viens de rencontrer un homme merveilleux. Il est imaginaire, mais on ne peut pas tout avoir."


L'héroïne tombe en effet amoureuse d'un être de fiction, sorte d'aventurier-homme-parfait-séduisant-et-doux qui sort de l'écran pour la courtiser.




Mais la fin de La Rose pourpre du Caire est profondément mélancolique. Cecilia pense choisir la réalité en laissant de côté le personnage de fiction, et en tombant sous le charme de l'acteur qui l'incarne à l'écran. Hélas, l'acteur la quitte finalement pour rejoindre Hollywood. Elle retrouve sa morne existence, son homme violent, et ses séances de cinéma pour oublier son chagrin.

La Face cachée de Margo ne vaut pas le chef-d'oeuvre allenien, bien sûr, mais a le mérite d'être optimiste.

Revenir à la vie réelle, ça peut être beau.

Plutôt que "Margo est imaginaire, mais on ne peut pas tout avoir," Quentin se dit "Elle est imaginaire, et c'est formidable, mais je trouverai mieux dans la réalité."

Il arrive en célibataire au bal de promo, ce qui devrait être considéré comme un échec. Au lieu de cela, il rentre triomphant, fort d'une leçon de sagesse que les autres n'auront pas saisie.


Si vous êtes ado, ou pas, désespérément romantique, et que vous avez tendance à courir, comme moi, après ceux qui ne se retournent jamais, allez voir La Face cachée de Margo. Le film vous donnera envie de revenir, avec bonheur, à la vie réelle.


qUenTin n'OubLierA pAs maRgO. VoUs nOn PluS.


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2 commentaires:

  1. Ta critique est vraiment très juste ! Effectivement, une bonne surprise malgré quelques petits défauts (je pense au rythme notamment - pas bien équilibré). Il y a un vrai fond, un joli message, sans niaiserie et on joue avec beaucoup d'intelligence avec les codes du teen-movie, les personnages sont tous attachants (et les acteurs tous bons - Nat Wolff et Cara Delevingne ont un énorme potentiel), l'écriture plutôt remarquable (j'essaierai de lire le livre). C'est vrai que c'est au-dessus de Nos étoiles contraires, qui était trop lisse (j'ai pas détesté mais c'est vraiment troooop larmoyant).

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    1. Tout )à fait d'accord ! J'ai tellement détesté Nos Etoiles contraires que j'ai hésité à voir celui-là ! On n'évite pas certains clichés ici (l'histoire du miracle, le bonheur dans son jardin, bla bla bla) mais c'est plutôt bien vu dans l'ensemble, et formidable pour un public adolescent...

      Bonnes séances !

      Marla

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