mardi 11 août 2015

THE SILENCED: L'ÉCOLE DE LA PEUR






Je tremble rien qu'à écrire sur celui-là. J'ai mal dormi. Je voyais le visage des disparues de Gyeongseong flotter dans ma chambre. L'héroïne me tendre la main pour me tirer vers elle. La lumière bleutée de ma chambre recréait le lac près de l'école maudite.

Nous sommes en Corée du Sud. Les costumes ne disent pas grand chose de l'époque: cela pourrait être le 19ème siècle, les années 20, ou 2015. Il se passe des choses étranges dans le pensionnat de Gyeongseong, où une nouvelle élève, Joo-ran, vient d'arriver. Il ne s'agit pas d'une école comme les autres, mais d'un sanatorium, de ces mouroirs pour jeunes filles où l'on est censé les soigner et assurer leur éducation.


The Silenced: le meilleur du cinéma d'horreur asiatique


The Silenced compile le meilleur du cinéma d'horreur asiatique: tension, suspense, mystère, jeunes filles taciturnes aux longs cheveux noirs et flottants, scènes d'une violence soudaine dans un quotidien trop calme.

Les jeunes filles effrayantes, on en avait davantage l'habitude dans le cinéma japonais que sud-coréen.

On se souvient de Ring (1997) où une petite fille se vengeait, dans une vidéo maléfique, des mauvais traitements qu'on lui avait infligés.






Dark Water avait suivi en 2002, où une petite fille hantait un immeuble.





The Silenced pourrait se dérouler de nos jours. Hae-young Lee, le réalisateur, dénonce dans son film deux fléaux sud-coréens: la pression scolaire et le suicide (la Corée du Sud est le pays le plus sicidaire au monde) La pression exercée sur les lycéens, notamment avant le fameux "Suneung," examen crucial d'entrée à l'université, les pousse trop souvent au suicide. Ça a même donné un autre film sud-coréen l'an dernier.




Si l'on se fie au cinéma d'horreur asiatique, l'école est un endroit effrayant, aux professeurs tyranniques et aux élèves sadiques qui trouvent souvent un bouc émissaire parmi leurs camarades.

Mais les écoles effrayantes ne sont pas l'apanage du cinéma asiatique. Ailleurs aussi, l'école peut foutre les jetons.

Les écoles flippantes au cinéma


Dès 1938, en France, on découvrait sur les écrans Les Disparus de Saint-Agil, adapté du roman jeunesse de Pierre Very. Christian-Jacque était derrière la caméra.


S'il ne s'agissait pas du tout d'un film sur l'école et ses élèves, Les Diaboliques de Clouzot se tramait tout de même dans une école pour garçons.


Les Disparus de Saint-Agil possédait un sous-texte politique: la France d'avant-guerre, avec ses complots et sa paranoïa.

Un certain Guillermo del Toro, qui nous a foutu la trouille avec Le Labyrinthe de Pan en 2006, avait réalisé, en 2001, un film dans le même esprit que celui de Christian-Jacque, sauf qu'il se déroulait pendant la guerre civile espagnole. Dans L'Echine du diable, del Toro ajoutait au secret politique de l'école une histoire de fantôme.




Il existe aussi un classique du cinéma gore italien, qui se passe, lui, dans un pensionnat pour jeunes filles. 





Suspiria est sans doute du film le plus marquant de Dario Argento, avec Opera, qui évoquait la malédiction de Macbeth.

Plus récemment, en 2008, Cracks nous contait aussi l'histoire d'un pensionnait pour jeunes filles où une nouvelle élève arrivait, et bouleversait le quotidien des autres, ainsi que leur professeure charismatique et fascinante. Il s'agit d'un film mineur qui vaut surtout pour la beauté d'Eva Green.







Les disparues de Gyeongseong (Attention Spoilers)


Gyeongseong est l'ancien nom de Séoul, à l'heure de l'occupation japonaise. Si j'avais eu la mauvaise idée de regarder la bande-annonce avant le film, ou d'en lire le synopsis, ils m'auraient révélé d'emblée que le mystère se tramait en 1938.

Or, en 1938, nous sommes en pleine occupation japonaise en Corée du Sud, caractérisée par de nombreuses violences envers les civils. Dans l'école de The Silenced (celles qui sont réduites au silence) l'on administre aux pensionnaires un étrange médicament. Étonnamment efficace sur certaines, mortel pour d'autres, il fait réagir le cobaye différemment selon sa maladie. Plusieurs élèves disparaissent dans d'étranges circonstances.  

Les élèves sont poussées à l'extrême dans les études et le sport. Celles qui guérissent le mieux auront droit à l'ultime récompense: un aller simple pour Tokyo, où elles poursuivront leurs études.

Joo-Ran réagit bien au traitement, peut-être trop bien. On ignore si c'est le médicament, ou son amitié avec Yeon-Duk qui l'aide à guérir. Bizarrement, Joo-Ran est appelée à l'école "Shikozu," nom d'une ancienne élève de l'établissement, étrangement disparue. Aidée par son amie, elle cherchera à découvrir ce qu'est devenue la jeune fille. Le médicament développe chez Joo-Ran des capacités aiguës, qui lui permettront de mener l'enquête.


Joo- Ran et Yeon-Duk dans The Silenced
Joo- Ran et Yeon-Duk dans The Silenced


Puis elle découvre l'horrible vérité: le médicament est censé changer ces jeunes filles malades en êtres surhumains, afin de servir l'armée japonaise. Nous sommes en pleine guerre sino-japonaise, et le Japon a besoin de nouvelles recrues dans son projet d'envahir la Chine.

Bien sûr, transformer ces jeunes filles en super-soldates peut paraître invraisemblable, et pourtant, Hae-young Lee ne fait qu'exagérer des faits réels.


Un sous-texte politique


Vous connaissez l'Histoire de la Corée du Sud contemporaine, vous? Moi non. J'ai donc fait des recherches. Le film d'horreur terrible La Secte sans nom évoquait les tortures dans le camp de Dachau. The Silenced dénonce, soixante-quinze ans plus tard, la torture des civils sud-coréens par l'occupant japonais.

On aurait pu croire que ces jeunes filles serviraient de "femmes de réconfort," comme ce fut le cas à l'époque. Mais point d'abus sexuel ici. Il s'agit plutôt de dénoncer la cruauté de l'armée japonaise, représentée par le soldat Kenji. Les civils sud-coréens, traités comme des esclaves, étaient parfois victimes de compatriotes sans scrupules qui s'alliaient à l'ennemi, dans l'espoir de quitter une Corée du Sud sinistrée pour Tokyo. C'est le cas de la directrice de l'école (terrifiante Uhm Ji-won.) 


Uhm Ji-won dans The Silenced, de Hae-young Lee (2015)
Uhm Ji-won dans The Silenced, de Hae-young Lee (2015)


Les expériences sur les jeunes filles rappellent les tortures exercées sur des cobayes à cette époque. Hae-young Lee prend en quelque sorte la revanche de la Corée du Sud dans son film. Le Japon a officiellement présenté ses excuses à la Chine et la Corée du Sud dans les années 90. Or, les deux pays occupés ont trouvé ces excuses insuffisantesHae-young Lee essaie-t-il, dans The Silenced, de rétablir la balance par le biais de la fiction ?

Un film terrifiant



Toutes les actrices sont remarquables. La tension monte peu à peu, la réalisation est très fine. Les amateurs de teen movies d'horreur seront déçus, ils sont d'ailleurs très sévères dans leurs critiques.

The Silenced est terrifiant à plusieurs égards: l'atmosphère du film, le jeu subtil des actrices, et le contexte politique qui fait froid dans le dos, ajoute une profondeur à ce qui ne devrait être qu'un simple film d'horreur.

Il est quand même à déconseiller aux âmes sensibles. Trop violent, peut-être, et une fin très dure. Il est donc à réserver à un public averti, mais qui y verra un très bon film d'horreur(s). The Silenced a le don d'allier les démons d'hier et d'aujourd'hui d'une Corée du Sud qui se révolte par le cinéma.



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