dimanche 8 novembre 2015

LE FILS DE SAUL : LES CAMPS AUTREMENT







À 14 ans, j'ai regardé Nuit et Brouillard en cours d'Histoire, et ça m'a fâchée avec Resnais pour longtemps. Je n'ai rien laissé paraître en classe à l'époque, mais ces images m'avaient traumatisée. Je me rappelle encore les cadavres sur les charniers, dans ce contraste noir et blanc.


C'est donc avec appréhension que je suis allée voir, le soir de sa sortie, Le Fils de Saul.



Il existe beaucoup de films sur la Shoah, mais finalement assez peu qui se déroulent dans les camps. Il y a La Vie est belle, où Benigni parvient à nous faire rire et pleurer à la fois. Le film de Lanzmann est une série de témoignages de survivants, mais le cinéaste ne filme pas les camps en tant que tels.



Dans Le Choix de Sophie, le personnage de Meryl Streep passe par les camps de concentration, mais le film se penche surtout sur la recherche désespérée de son fils, et le point de vue du narrateur, amoureux d'elle.


Représenter les camps au cinéma



Avec Le Fils de Saul, László Nemes plonge tête baissée dans la difficulté: représenter les camps au cinéma.



Son parti pris est intéressant, jamais vu ailleurs: les plans serrés, la steady cam qui suit le protagoniste dans chacun de ses mouvements, le jeu sur la mise au point (zones floues et nettes) font du Fils de Saul un film unique en son genre.



Le dos de Saul, marqué d'une croix rouge, symbolise son rôle dans le camp: membre du Sonderkommando, il assiste en première ligne à la Solution Finale. Saul travaille en effet au crématorium, parmi d'autres Juifs sélectionnés pour cette tâche par les nazis. Ces travailleurs sont exterminés après quelques mois de service. 



Les plans serrés ne permettent de percevoir que des corps morcelés. On suit littéralement Saul dans son enfer, où le pire est suggéré. Une caméra subjective en aurait trop montré, peut-être. À rester collé dans le dos de Saul, on manque d'air, on respire peu. Ce sentiment claustrophobe est voulu, mais il est difficile de tenir la distance.



La photo de Mátyás Erdély évoque les films de Agnieszka Holland. Europa Europa soulevait les paradoxes des régimes nazi et communiste. Sous la ville racontait l'histoire de Juifs dans un ghetto, qui échappaient à la déportation en se cachant "sous la ville," à savoir dans les égouts.






László Nemes nous rappelle que les Nazis ne se contentaient pas de voler la vie des prisonniers: ils volaient également leur mort.



Les corps étaient brûlés, les personnes privées d'une mise en terre, d'une prière, et surtout d'une sépulture qui auraient dit leur existence.


Morts sans sépulture


Saul croit reconnaître son fils sous les traits d'un enfant exterminé au camp. Il se donne pour mission de lui donner une sépulture dans un lieu où la mort, omniprésente, est pourtant niée. 

On le suit à la recherche d'un rabbin qui réciterait le kaddish (prière aux morts) pour son fils.



La révolte gronde dans le Sonderkommando, et Saul, obsédé par le défunt, en oublie les vivants. Sa quête absurde montre le cheminement d'un homme devenu monstre dans un environnement monstrueux.

C'est le hors-champ qui est le plus glaçant, avec le cri des femmes séparées de leurs enfants avant la mort.

Parce que l'on découvre Saul in medias res, il est difficile de s'attacher au personnage et de s'identifier à lui, malgré cette caméra qui ne le quitte pas d'une semelle. Son fils, on le découvre mort, et Saul ne prononce jamais son prénom. 

C'est dommage: ce film sur l'inhumain aurait mérité d'être plus humain. L'empathie ne fonctionne pas forcément, et l'on peut rester extérieur à cette fiction, en la regardant comme un documentaire.

Il faut cependant aller voir Le Fils de Saul, pour sa mise en scène étonnante, et son traitement des camps jamais vu au cinéma. On peut le voir par curiosité, par intérêt pour la Shoah ou pour perpétuer le devoir de mémoire.

La sépulture des victimes des camps, c'est peut-être le cinéma, qui offre ce que les nazis ont voulu voler: le souvenir.



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Légende

Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Pas mal
orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !