lundi 15 février 2016

ZOOTOPIE, ANALYSE DU FILM: TOUS À POIL !







Judy est une lapine qui ne rêve que d'une chose: devenir flic. Oui mais voilà, flic, c'est pas un truc de lapine. C'est un truc d'ours, ou de tigre, ou de lion. Cultiver des carottes, ça, c'est un truc de lapine. 


Relisez ce premier paragraphe en remplaçant "lapine" par "fille." Vous y êtes.

Quand elle arrive major de sa promotion, Judy est envoyée à la grande ville, Zootopie. Dans la police, milieu de prédateurs, on la placardise d'emblée en ce que mon père appelle une pervenche, une aubergine, bref, en dresseuse de PVs.

Disney détourne (enfin) les clichés


Disney reste Disney bien sûr, et la morale est martelée dès le départ, à grand renfort de Shakira: il faut croire en ses rêves. Depuis La Reine des neiges, cependant, il semble que Disney ait fait des progrès sur l'image de la femme. Judy est courageuse, et devra montrer sa valeur dix fois plus que ses homologues masculins pour se faire accepter au sein de la police. Le film n'hésite pas à pointer l'aspect ultra-administratif du métier et son inefficacité, un peu à la manière des 12 Travaux d'Astérix.


Dans Zootopie, Disney joue pour la première fois avec succès la carte du détournement de clichés. Le compère de Judy Hopps ("to hop" se dit pour les sauts de lapin en anglais) dans cette aventure, s'appelle Nick Wilde ("Wild" signifie "sauvage.") Les renards, c'est bien connu, sont des escrocs, surtout dans les dessins animés ou films d'animation. C'est le cas chez Wes Anderson.

Fantastic Mr Fox dans le film de Wes Anderson (2010)
Fantastic Mr Fox dans le film de Wes Anderson (2010)

Côté français, les nostalgiques se souviennent peut-être de Moi Renart, série télévisée (si vous jouez la vidéo, vous aurez la chanson dans la tête pendant 24 heures.)




Or, les renards ne sont pas forcément des escrocs. Zootopie est un merveilleux pamphlet contre les préjugés. Par exemple: vous aimez les ours polaires de Coca ?


Eh bien dans Zootopie, les ours sont des gorilles, je veux dire des gros bras qui protègent le parrain de la mafia.

Ours polaire mafieux dans Zootopie
Ours polaire mafieux dans Zootopie


On témoigne donc d'un renversement savoureux entre proies et prédateurs, tout en surprises et en drôlerie. Références cinéphiles, gags en série, Zootopie est une vraie réussite.

Zootopie s'adresse aux petits, mais surtout aux grands, comme la plupart des succès animés depuis Shrek (2001.) On sent dans ce dernier opus l'influence bénéfique de Pixar. John Lasseter est d'ailleurs le producteur du film. Zootopie, comme son titre l'indique, c'est l'utopie des animaux: tous vivent en harmonie. Les souris n'ont plus rien à craindre des chats, ni les gazelles des lions. 

La première utopie des animaux remonte à 1945.





Au début de la fable d'Orwell, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Une fois débarrassés du fermier, les animaux s'unissent. Chacun travaille selon sa force, selon sa faim. C'est l'utopie communiste en marche. Puis les cochons prennent le pouvoir. Orwell, communiste anti-stalinien, visait le dictateur. Les animaux qui s'habillent dans La Ferme aux animaux, c'est pas bon signe. Il s'agit d'animaux corrompus, qui imitent les Hommes quand ils en étaient enfin libérés.


Or, à Zootopie, les habits sont le symbole de la civilisation. 



Une allégorie politique (ATTENTION SPOILERS)



Même si les animaux semblent égaux dans Zootopie, c'est tout de même le lion qui tient les rennes (rênes, pardon.)



Le lion-maire dans Zootopie
Le lion-maire dans Zootopie


À croire que rien n'a changé depuis 1994.







La aussi, Disney démontre que les clichés ont la vie dure. Le lion est le roi de la jungle et de la savane ? Il reste le maître même quand il porte des fringues. Sauf qu'il est élu par le peuple. 

Le peuple, parlons-en. À Zootopie, la population compte 90% de proies pour 10% de prédateurs. Des choses étranges se produisent et pour une raison inexpliquée, certains prédateurs reviennent à l'état sauvage. L'occasion de "stigmatiser" les prédateurs comme on le ferait d'une minorité dans notre propre civilisation. Dans une scène hilarante où la paranoïa est à son comble à Zootopie, une proie crie à une panthère "Retourne dans ta forêt" ce à quoi elle réplique "je viens de la Savane !" Le film plaira donc à un public progressiste qui y verra une allégorie politique à son goût.


Oui, mais voilà, ce que l'on retient d'un film, c'est sa fin. L'adjointe au maire, gentil mouton femelle, s'avère être la vraie méchante. Sa tirade finale, qui clame que 90% de la population - les proies - devrait s'unir contre les prédateurs, peut être lu comme un discours communiste qu'il faudrait combattre. Le lion est corrompu ? Attention, les moutons sont pires.


Disney s'inscrit aussi dans l'air du temps, une idéologie dominante qui dit en résumé: "le capitalisme est corrompu, mais c'est encore le moins pire des systèmes."



Un discours nuancé


En même temps, Zootopie nous prouve que ces bêtes en costard ne sont jamais que des prédateurs déguisés. La sauvagerie n'est pas bien loin.



"La capacité de sentir la peur..." Je n'avais jamais vu ça dans un CV avant
"La capacité à sentir la peur..." Je n'avais jamais vu ça dans un CV avant


Bref, le discours nuancé de Disney permet de plaire à tout le monde. Il faut du génie pour proposer plusieurs niveaux de lecture et que tous s'y retrouvent.


Zootopie est un film hilarant, profondément sympathique. Disney nous tend enfin un miroir critique de notre société, en dénonçant les préjugés de tout poil.


En cadeau bonus, les affiches de Zootopie parodiques !










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