mardi 5 juillet 2016

LOVE AND FRIENDSHIP: MA CHÈRE JANE



Ma chère Jane,

Si mes mots te parviennent, je serais heureuse que tu les reçoives avec le sourire ironique que je devine sur tes lèvres endormies. Dans un an et treize jours, cela fera deux siècles que tu reposes dans une cathédrale anglaise où des lecteurs reconnaissants viennent déposer des fleurs.

Deux cents ans et voilà que je m'interroge. J'ai 34 ans et point de mari. Un compagnon, oui, un doux homme qui aime rire et chanter, contempler la beauté du monde, des lettres et des gens. Il n'est point riche. Je ne le suis pas non plus. Et je n'ai pas encore connu le deuil du père qui débute si souvent tes écrits. 

Je serai franche, car tu n'aimes que cela. Je n'ai jamais su quoi penser de tes écrits. Professeur d'anglais pendant des années, était-il de bon ton d'avouer en société que Jane Austen m'insupporte ? Je vois l'ironie, oui, et elle me fait rire, souvent, mais je perçois aussi un conservatisme certain, une rengaine qui dit que le mariage est tout, l'ultime récompense, pour peu que l'on trouve celui qui voudra bien accepter chez sa femme un semblant de tempérament.

Tes admirateurs diront que j'ai rien compris. Qu'il ne s'agit pas seulement, dans tes romans, de trouver le bon gars. Et pourtant, j'ai retrouvé dans Love et Friendship tes archétypes habituels: le fâcheux, la jeune fille mortifiée par une mère embarrassante, l'homme bon qu'on se doit d'épouser, l'amie friande de potins sur le dernier célibataire en vue. Sans oublier les mêmes sempiternelles têtes d'affiche, qui paraissent interchangeables, tant les mêmes acteurs tournent dans tous les films britanniques de la décennie, avec leur accent parfait et leurs beaux atours.

Tout cela m'a fatiguée, Jane. Si tu savais. Après deux ans d'Agrégation et la triste adaptation de Joe Wright de Pride and Prejudice vue cent fois, à mettre en parallèle avec ton œuvre, je n'en puis plus de ces adaptations guindées, je suis écœurée par tant de respect et si peu d'audace, j'aime le Pride de la BBC et Emma Thompson en Elinor, ta parodie de roman gothique m'a fait rire aux larmes, et pour autant, aujourd'hui, je n'en puis plus.

Est-ce parce que je me rends compte, effarée, que deux cents ans après toi, la femme n'est pas encore liberté ? Que ma mère a les larmes aux yeux en espérant danser à mon mariage, et que mon père me demande si un beau jeune homme me courtise ?

Toi qui ne t'es jamais mariée, pourquoi offrir à tes héroïnes le mariage que tu n'as pas connu ? Je sais, on se console en écriture. Je suis heureuse d'avoir mon homme mais je pense à celles qui n'en n'ont pas, et qui, à force de princesses et de châteaux et de chevaux et de calèches, se disent que leur vie ne sera réussie qu'avec une robe blanche. Avec tout ton talent, toute ton ironie sur les mœurs du monde, n'aides-tu pas à ce chagrin qui tue les femmes seules ?

Que dire de ce film navrant qui pourtant connut un grand succès, où ton Elisabeth devenait Bridget, amoureuse d'un patron salaud sans jeter un coup d’œil au gentil garçon au chandail désolant ?

J'aime tes écrits puisqu'ils sont brillants. Mais va savoir pourquoi, le passage à l'écran te va mal, souvent.

Je rêve d'une adaptation de tes écrits qui parlerait aux femmes d'aujourd'hui, et qui me parlerait à moi, sans que j'y voie cette triste mécanique où la femme rebelle s'assagit et ne gagne dans la vie que son futur époux. Qu'un cinéaste ose changer ta fin, que Bridget soit une célibataire heureuse, qu'Elisabeth prenne son cheval pour de nouvelles contrées, que Margaret ne se contente pas d'un Atlas, mais prenne le bateau pour conquérir le monde.

Oui mais voilà, on ne change pas le texte. Les cinéastes n'osent pas, de peur, peut-être, d'être attaqués par ces Janeites, fanatiques de toi qui t'enterrent un peu plus, quand je voudrais que tu vives, que tu évolues avec la femme que, je le sais, tu voulais libre.



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2 commentaires:

  1. Tout d'abord bravo pour ce bel exercice.
    Ce film possède des qualités,certes, mais ce qui m'a le plus irrité ici, et qui se produit de plus en plus souvent au cinéma ces dernières années, c'est cet abus de bon mots au service d'une histoire assez faible.
    Bonne journée Marla

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    1. Ah, les bons mots de Jane, c'est bien ce qui sauve le film ! Alors, on peut se contenter des bouquins. C'est bien ça, le drame...

      Bonnes séances, Fatizo !

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