mardi 14 février 2017

SILENCE, DE MARTIN SCORSESE : DES HOMMES ET DES DIEUX









Par Jean-Ludovic


Je suis un croyant qui doute. Mais ces doutes me poussent à trouver un sens plus pur à l'idée de Dieu.


Qu'il eût été simple que cet aveu de Martin Scorsese suffise à résumer Silence.


Tourner Silence : un chemin de croix


L’œuvre de Shûsaku Endô aura attendu près de trente années pour germer dans l'esprit du réalisateur et de son scénariste Jay Cocks.





Entre reports, nouveaux projets, castings et repérages avortés il y a 20 ans… le projet prit des allures de chemin de croix, non seulement financier, mais aussi humain. Silence a beaucoup coûté à Scorsese. Il suffit de lire ou regarder quelques-unes des interventions promotionnelles du Maître : fatigué, songeur, d'un sourire amer, les yeux plissés, il ignore si son futur Irishman avec De Niro finira par voir le jour…

L'homme semble douter. Mais il revient de loin.


Long, éprouvant, émouvant


Parler de son nouveau film, de même qu'en venir à bout en tant que spectateur, n'est pas chose aisée. J'ai vu la salle, pourtant remplie, se vider peu à peu de son tiers. L'idée même d'abandonner en cours de projection, luttant contre la chaleur et le sommeil, m'est brièvement venue.

J'en suis pourtant sorti heureux. Epuisé, et ému. Silence de Martin Scorsese est abrupt et exigeant. Pour l'apprécier pleinement il vaut mieux connaître une partie de son œuvre.

« Qu'il est étrange que ce film arrive maintenant », a déclaré le réalisateur.

Tant du point de vue des débats qui nous animent aujourd'hui, que de celui du cheminement de sa carrière, il ne croyait pas si bien dire.
Au bout du voyage, Silence n'est pas qu'un métrage ou une réflexion de plus de la part de Scorsese. C'est un aboutissement, même une remise en cause de tout ce qui, jusqu'ici, a constitué le cœur de son cinéma.

Quand l'obsession devient foi, le tragique devient christique.

Même si elle n'est pas explicitement présente à chaque film, la figure du Christ, par les innombrables dieux aveugles et déchus qu'elle engendre, plane constamment sur l'univers du réalisateur.

Dans un monde où chacun peut devenir Dieu (le loup de Wall Street devient dieu du capitalisme) la promesse divine, celle de l'unique, n'existe plus.

La messe semble dite.



Un livre inadaptable ?


Japon, 1614. Le shogun formule un édit d'expulsion de tous les missionnaires catholiques. En dépit des persécutions, ces derniers poursuivent leur apostolat. Jusqu'à ce qu'une rumeur enfle à Rome : Christophe Ferreira (Liam Neeson), missionnaire tenu en haute estime, aurait renié sa foi.





Sébastien Rodrigues (Adrew Garfield) et François Garupe (Adam Driver), deux jeunes prêtres portugais formés par Ferreira, partent au Japon pour enquêter et poursuivre l’œuvre évangélisatrice.

Multiplicité des points de vue, des perspectives… bien que linéaire dans son déroulement temporel, le roman de Shûsako Endô semble au premier abord se prêter à la narration scorsesienne typique de Casino ou des Affranchis, empruntant, par la voix-off, la subjectivité de deux personnages racontant leur histoire.





Or, si la seconde partie (le calvaire du père Rodrigues) du livre semble la plus abordable quant à une retranscription, c'est sur la première (le récit épistolaire de son rôle d’émissaire) que Martin Scorsese va trébucher. Là réside toute la difficulté à entrer dans Silence : le réalisateur recopie, dans une pénible et pesante première heure, au mot près et en voix-off, les lettres du père Rodrigues.


Une fidélité religieuse au livre


S'il élude complètement l'épopée maritime entre le Portugal et Macao, Scorsese est ensuite d'une fidélité religieuse au livre, et c'est là tout le poids que devra aussi porter le spectateur.

Scorsese n'interprète pas, ne s'approprie jamais le roman.

Point de silence dans le film. Celui de la mer, peut-être, de Dieu (rien n'est moins sûr) mais jamais celui du narrateur. Toute méditation ou contemplation pour le spectateur s'en trouve exclue. Scorsese n'ose jamais l'expérience sensorielle de la réflexion. Il la verbalise. Serait-il en manque d'inspiration ? Aurait-il peur de froisser les pages ?

Un cri, une image ciselée, une mise à mort, à laquelle Rodrigues assiste impuissant depuis sa cellule de bois, m'a soudainement bousculé, alors que je songeais, moi aussi, à quitter la salle.

Le film commence enfin.

Derrière les barreaux


On assiste au retour aux sources du personnage purement scorsésien: aveuglé par sa foi et son obsession à se rapprocher du Christ en tant que martyre, Rodrigues est confiné dans un espace mental dont les limites constituent le prisme de sa perception. 




De part la mise en scène quasi-claustrophobe du réalisateur, la petite cellule de bois, dont les grilles découpent le regard de Rodrigues, est la renaissance criante de la salle de cinéma privée dans laquelle s'enferme Howard Hugues à la fin d'Aviator, où le milliardaire contemplait son œuvre-vitesse sur un écran, s'illusionnant d'un monde tournant autour de lui.

Le monde d'en face


Lorsqu'un personnage, chez Scorsese, arrive seul dans un nouveau monde, son premier geste est de tenter d'appartenir à une communauté. L'exemple le plus flagrant restant celui des Affranchis, avec cette première phrase de Henry Hill : « Autant que je me souvienne, j'ai toujours rêvé d'être gangster ».




Le rêve d'appartenir à ce fameux « monde d'en face », qui n'est pas encore le sien. Au fond, sa seule envie est de fabriquer une communauté à son image.

Dans Silence, les croyances du jeune prêtre finissent par éclater. Quand le monde s'écroule chez Scorsese, c'est de l'intérieur. Le héros est prisonnier d'
un déni confinant à la folie : son regard n'aura pas su accepter une réalité extérieure. Il souhaite s'abstraire d'un monde auquel il est condamné à faire face.


Le prisonnier du désert


Silence évoque également l'Apocalypse Now de F.F Coppola et John Milius, mais surtout un autre film, aux sources du cinéma de Scorsese : La Prisonnière du désert de John Ford (1957).





Ce film obsède Martin Scorsese depuis ses débuts, et apparaît, presque malgré lui, dans bon nombre de ses métrages. La Prisonnière du désert pose la question du rapport entre la communauté et un outsider. Natalie Wood, dans le film de Ford, est capturée par les Indiens. Une fois rentrée chez elle, fait-elle toujours partie de sa communauté, ou s'est-elle définitivement rattachée aux Indiens ? À la fin du film, elle est devenue un être hybride.

Cette idée constitue aussi le noyau de Silence : pour ne pas mourir, il est nécessaire, capital, d'accueillir l'autre, ou de se laisser accueillir, faire corps avec une masse préexistante, jusqu'à renier l'individu, pour survivre.


« Voilà, il est là l'avenir » (Attention Spoilers à partir d'ici)


Liam Neeson n'a pas été aussi poignant depuis son rôle d'Oskar Schindler, il y a plus de 20 ans.

Terrassé par l'abdication de son maître devant la réalité du monde, Rodrigues refuse toujours de se rendre à l'évidence : il ne ramènera pas son ancien Maître. Le point de vue bienfaiteur et surplombant de Silence, qui était jusqu'ici celui des chrétiens colonisateurs, devient celui des japonais. Le combat entre la foi et la raison atteint son apogée. Son issue semble dès lors inéluctable.

Le rapport bourreaux / martyres s'inverse, et c'est ainsi que Rodrigues, par son refus d'abjurer, devant ce dieu silencieux qu'il implore, se rend responsable de l'exécution des derniers chrétiens fidèles.



« Priez. Mais priez les yeux ouverts »

Cette dernière phrase de Ferreira, lourde de sens, sera celle qui fera définitivement basculer Rodrigues. Tel est le constat, apaisé mais désabusé, que semble nous présenter Scorsese.

La situation finale évoque le dilemme de Shutter Island : Dicaprio, avant de marcher vers la mort, mis en face de sa propre pathologie, lançant à son ex-coéquipier : « Que préférez-vous ? Vivre en monstre, ou mourir en homme de bien ? » 




Espoir sans réponse, qui sera renversé pour nous mener à la conclusion de Silence.

Chaque film de Scorsese est un cadeau


Chef-d'oeuvre ? Renouveau ? Bras tendu vers de nouveaux horizons ? Silence, en tant qu’œuvre littéraire, puis dans l'appropriation finale qu'en fait Scorsese, interpelle, soulève, dans sa forme abrupte, bon nombre de questions, de même que pour les références visuelles au cinéma de Kurosawa, ou le rapport avec les autres films « spirituels » du cinéaste (La Dernière tentation du christ, Kundun, A tombeau ouvert.)






Le cinéma de Scorsese résulte aussi de l'art d'employer la référence cinématographique. Celle-ci ne sera jamais une fin en soi, mais un simple clin d’œil, au service d'une histoire, d'un personnage, d'une quête, d'une ascension, d'une chute. D'une renaissance.

Silence m'a ému, tiré de mon sommeil.

Il est de ces œuvres, qui, traversées d'une forme abrupte, éclairent, posent des questions. Scorsese n'a peut-être plus beaucoup à nous offrir, mais il nous a déjà tant donné. Recevons chacun de ses films comme un cadeau.



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