mercredi 1 mars 2017

PATIENTS : FAUTEUILS D'ORCHESTRE







Laurent Baffie a dit un jour sur le plateau de Thierry Ardisson : 


"La Chance aux chansons, c'est une émission pour les vieux qui ont perdu la télécommande."




Il aurait pu ajouter aux vieux les gens coincés dans les hôpitaux, obligés de regarder à la télévision des programmes ineptes pour tuer le temps, oublier l'ennui, "niquer les heures", comme dirait Farid dans Patients, premier film de Grand Corps Malade et Mehdi Idir.

On avait pas vu de film aussi prenant sur la question depuis Le Scaphandre et le papillon, où l'on suivait un homme beau, riche et talentueux soudain victime d'un accident de voiture. On le découvrait à son arrivée à l'hôpital.


Jean-Dominique Bauby (Mathieu Amalric) entouré de sa famille dans Le Scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel (2017)
Jean-Dominique Bauby (Mathieu Amalric) entouré de sa famille dans Le Scaphandre et le papillon, de Julian Schnabel (2007)


C'est le cas pour Ben, alter ego de Grand Corps Malade dans le film. Caméra subjective d'abord : Ben s'ennuie tant qu'il compte le nombre de carrés au néon du plafond. Comme lui, on est aveuglé par la lumière blafarde, et l'on attend.

J'ai cité Le Scaphandre et le papillon, mais le film de Julian Schnabel
 était particulièrement déprimant. Il n'en est rien pour Patients : l'humour est omniprésent, les vannes fusent, tout est écrit, pensé d'avance, même si l'on jurerait que c'est improvisé. On reconnaît la plume de Grand Corps Malade dans les dialogues de ce long métrage qui conte son histoire.

Autre surprise : certains plans sont majestueux, et ce n'est pas peu dire dans un tel contexte. Mehdi Idir et Grand Corps Malade parviennent à sublimer un couloir d
'hôpital, et la lumière filtrant par les fenêtres quand, dans un effort surhumain, Ben touche de sa main celle de Samia, jeune fille prisonnière comme lui du fauteuil pour un temps donné.

Ce qui m'a semblé le plus dur, c'était Jean-Marie, aide-soignant qui a pour habitude de parler de ses patients à la troisième personne. "Il a bien dormi ?" "Il veut de la confiture sur sa biscotte ?" 



Il n'est pas suffisant d'être infantilisé quand on est en situation de handicap, il faut en plus qu'un aide-soignant, quotidiennement, vienne vous parler comme à un gosse. Dépendant des autres pour le lever, l'habillage, les repas, le bain, les personnages du film se montrent patients, en effet.

Tout est montré avec finesse. De l'ennui mortel aux repas insipides, des soirées musicales douteuses au moment d'évasion dans le bois voisin, tout sonne juste, tout est vivant, vibrant.




Patients sent le vécu bien sûr, et les personnages ne peuvent être inspirés que
de gens véritables. De telles personnalités, de tels regards sur le monde, cela ne s'invente pas.

Ajoutez à cela une superbe BO. Mention spéciale pour le morceau de rap qui reprend l'intro de la chanson de Sting, "Shape of my heart."

En fin de projection, restent en mémoire le sourire solaire de Farid (Soufiane Guerrab), la beauté brune de Samia (Nailia Harzoune)
, la mélancolie discrète de Toussaint (Moussa Mansaly), le drame intime de Steve (Franck Falise) et surtout les yeux bleus de Ben (Pablo Pauly) qui rappellent tant ceux du slameur à la plume d'or. 

  pablo pauly joue ben, alias grand corps malade, dans Patients (2017)
Pablo Pauly joue Ben, alias Grand Corps Malade, dans Patients (2017)


J'avais tant de questions à poser à l'équipe à la fin de la projection que je ne peux tout retranscrire. Les acteurs, remarquables, ont été choisis parmi 400 candidats. Le corps, outil essentiel de l'acteur, ils l'ont apprivoisé, fait semblant d'habiter celui d'un autre, avec talent.

Mehdi Idir aurait aimé travailler avec des acteurs handicapés, mais ils n'étaient aisés à trouver. Comment trouver des gens en situation de handicap qui soient acteurs, étonnamment doués, et correspondent aux personnes que Grand Corps Malade a décrites dans son roman autobiographique ?




Ils ont bossé, ces acteurs. Ils sont partis à la rencontre de personnes en situation de handicap, afin de les connaître, les comprendre, découvrir leur quotidien, et au-delà du fauteuil, leurs rêves et leur sens de l'humour.

Je ne dirai rien des répliques savoureuses, je vous laisse les découvrir en salle. Disons seulement que je souhaite à Patients un franc succès, et que le bouche-à-oreille fasse son effet.

Il y avait finalement peu de questions parmi les spectateurs hier, plutôt des témoignages de reconnaissance. L'émotion était vive, la chaleur aussi. Que dire aux réalisateurs de Patients et à ses acteurs, sinon un "Merci" qui sera autrement que de politesse ?

J'aurai une pensée pour eux, et surtout pour ceux qui les ont inspirés, dès que je tremperai le pied dans une piscine, quand je verrai un passionné sur sa moto, ou une femme aux yeux tristes au volant de sa voiture.

Je sortirai davantage de chez moi. Je ferai plus souvent des balades en forêt et en montagne. Je repeindrai les murs blancs de ma chambre. Je ne me plaindrai plus jamais d'avoir la crève.

Je deviendrai une meilleure personne. Certains films ont cet effet-là.


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Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpg Pas bon À hurler !