samedi 18 mars 2017

THE LOST CITY OF Z : LA CITÉ D'OR DE JAMES GRAY


Percy Fawcett (Charlie Hunnam) dans The Lost City of Z de James Gray (2017)



 



Par Clément




En 1955, Claude Lévi-Strauss publie Tristes tropiques, récit de voyages (au Brésil principalement) doublé d’une étude anthropologique. Il y brise plusieurs mythes, dont celui de la supériorité de la civilisation occidentale sur les "primitives." James Gray, un des plus grands représentants du cinéma d’auteur américain, s’inspire de cette idée et s’appuie sur des faits réels.



Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss



Percy Fawcett (Charlie Hunnam) est major de l’armée britannique et ancien cartographe. Il est appelé en 1906 par la Royal Geographical Society de Londres pour compléter la carte de la Bolivie, dont la zone amazonienne demeure inexplorée. Fawcett y voit l’occasion de laver le nom de sa famille, entaché par son père, qui freine sa carrière militaire. 

Il se résout à laisser sa femme Nina (Sienna Miller) et ses enfants, et part. Ses compagnons sont le biologiste James Murray (Angus Macfadyen), et les caporaux Henry Costin (Robert Pattinson, méconnaissable) et Arthur Manley (Edward Ashley).


La cité d'or perdue de Z


En trois explorations sur vingt ans, Fawcett va tenter de trouver les preuves d’une brillante civilisation au cœur de la forêt, qui remettraient en cause la vision occidentalo-centrée du monde. Sa quête ? La cité d’or perdue de "Z."

 
Percy Fawcett (au centre) avec ses compagnons lors d'une de leurs expéditions
Percy Fawcett (au centre) avec ses compagnons lors d'une de leurs expéditions

 

Faux récit d’aventures, vrai drame intimiste



Pourquoi filmer la jungle ? 

Pour mettre en images un voyage au bout de l’enfer au sein de la Nature toute-puissante, qui met les hommes à sa merci comme dans Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog (1972) et Fitzcarraldo (1982.) 

  

Un choc des cultures comme celui de La forêt d’émeraude réalisé par John Boorman (1985), auquel The Lost City of Z, aussi une remise en cause des civilisations, fait penser. Le fait que Hunnam joue bientôt le Roi Arthur dans un film sur Excalibur, 32 ans après le film de Boorman, est une curieuse coïncidence.


Scène de La forêt d'émeraude réalisé par John Boorman (1981)
Scène de La forêt d'émeraude, réalisé par John Boorman (1985)



Mais si Gray exploite toute l'ampleur de la jungle, ce n’est pas ce qui l’intéresse le plus : seule la moitié du film se déroule en Amérique du Sud. Nous suivons avant tout Fawcett, homme complexe qui balance entre conservatisme et progressisme, ce qui produit souvent des personnages mémorables. The Lost City of Z est d'abord la chronique d’un homme.




Un héros à la Jules Verne



Les motivations et idées de Percy Fawcett sont ambivalentes. Il porte un regard respectueux sur les tribus d’Amazonie, défend leur civilisation, mais il s'agit d'un regard paternaliste. C’est un esprit libre, qui n’est pas borné par une religion écrasante, mais il ne se distingue pas des modèles misogynes de ses collègues. Des contradictions de Fawcett émergent un personnage fascinant. Gray a fait un choix avisé avec Charlie Hunnam, dont le jeu sert toutes les facettes de ce héros énigmatique.



Fawcett possède tout des héros des Voyages Extraordinaires de Jules Verne. Le livre adapté par Gray est une biographie signée David Grann. Avec des digressions scientifiques, un ton plus "fiction", et des rebondissements plus fantastiques, l’on aurait eu un ouvrage de choix entre La Jangada et La Superbe Orénoque, deux Voyages Extraordinaires du grand romancier français en Amérique du Sud.


La Jangada de Jules Verne




50 nuances de Gray



La jungle et ses dangers, le chemin de croix de Murray, est comme l’écho d’une Nature s’acharnant sur un trappeur blessé. Mais The Lost City of Z est avant tout un film original, qui défie les codes du genre et se dégage de toute influence. On retrouve dans ce film d’auteur à gros budget tous les thèmes de James Gray.



Percy Fawcett (Charlie Hunnam) et son fils aîné Jack (Tom Holland) dans The Lost City of Z
Percy Fawcett (Charlie Hunnam) et son fils aîné Jack (Tom Holland) dans The Lost City of Z



La famille représente à la fois le refuge et le caveau : le féminisme déçu de Nina, les enfants vivant sans père, sont les perdants des rêves de Fawcett qui ne cesse de penser à sa forêt, chez lui, ou dans les tranchées. 

Fawcett recherche un lieu, un groupe, où il serait estimé à sa juste valeur, au lieu d’être un paria pris dans des conflits de classe : comme le Shapira de Little Odessa, le héros de Gray fait face à une Société de Géographie et une armée versatiles. 

Il doit choisir entre raison et "déraison". Ce même choix faisait de Two Lovers un mélodrame bouleversant. Le thème de l’Autre, l’étrangercomme miroir dérangeant, reste l'un des grands thèmes de Gray, qui n’oublie jamais être fils d’immigrés.







Plus techniquement, on retrouve la caméra discrète de Gray, prodigue en plans larges qui frappent par leur profondeur de champ. Sa mise en scène rehausse une histoire finalement assez simple, comme c’est le cas dans Tanna. La BO, émaillée de classique, résonne comme un Cosí fan tutte en pleine jungle.




The Lost City of Z : un film hybride



Gray gère la longue durée (2h21) aussi bien que le rythme, retenu mais jamais essoufflé. Mais The Lost City of Z souffre tout de même de quelques faiblesses : Le focus sur Fawcett gomme les autres personnages, malgré un Robert Pattinson remarquable. 



Henry Costin (Robert Pattinson) dans The Lost City of Z
Henry Costin (oui, c'est bien Robert Pattinson) dans The Lost City of Z

Nina, après une scène réussie de dispute, s’en tient à un rôle de Pénélope. Il est difficile pour l’époux/se d’une célébrité d’exister, a fortiori au cinéma, et comme dans American Sniper, l’actrice et le personnage restent à l’arrière-plan. C'est d'ailleurs Sienna Miller qui tient les deux rôles.



Nina Fawcett (Sienna Miller) et son fils cadet Brian (Daniel Huttlestone) dans The Lost City of Z
Nina Fawcett (Sienna Miller) et son fils cadet Brian (Daniel Huttlestone) dans The Lost City of Z


Peu d'action, beaucoup d'émotion



La structure du scénario oblige à des allers-retours incessants entre Amazonie et Angleterre. Si c’est le sujet même du film, aucune atmosphère n’arrive vraiment à s’installer.


Quant aux scènes de forêt, elles n’ont pas la violence de Délivrance, et le suspense marche au ralenti. Une conséquence du mélange des genres entre chronique intime et voyage épique. Comme si certaines idées de Gray, pour ce film, fonctionnaient mieux sur le papier qu’à l’écran.



Le cast de The Lost City of Z
Le casting du film



The Lost City of Z déconcertera ceux qui s’attendaient à de l’épique, mais les fans de James Gray seront largement servis. La coda, notamment, est déchirante, grâce à la photographie de Darius Khondji, chef opérateur que  les meilleurs cinéastes s'arrachent

C’est l’esprit plongé dans la contemplation qu’on émerge de ce film d’auteur trop chiche en action, mais large en émotion.



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