jeudi 20 avril 2017

THE YOUNG LADY (LADY MACBETH) : HOW TO GET AWAY WITH MURDER






Par Clément

Une histoire terrible


En 1932, Dmitri Shostakovich (inspirez) compose à 26 ans un opéra adapté d’un court roman de Nikolaï Leskov, La Lady Macbeth du district de Mzensk. Pour les néophytes, l’opéra, c’est 
ça:






Sauf que pour Shostakovich, l’opéra, c'est plutôt ça : 







L’opéra a en effet un pitch assez chargé : une femme frustrée, un mari impuissant, un amant vulgaire, un beau-père lubrique, un balourd miteux (c'est son nom) buvant de la vodka 24h/24. Des policiers se plaignent de la rareté des pots-de-vin, et on voit un pope ivrogne sur scène. Résultat des courses : trois scènes sexuelles, une tentative de viol, trois meurtres et un suicide.








The Young Lady, troisième adaptation cinéma du roman et de l’opéra, promet du trash, de l'immoral et de la violence. De quoi se réjouir.

Le synopsis nous met sur la voie : 


Dans un manoir anglais, Katherine (Florence Pugh), vendue par sa famille à Alexander (Paul Hilton), un homme impuissant et macho, et Boris (Christopher Fairbank), son père violent, s’ennuie dans leur château tenant lieu de tombeau. Sebastian (Cosmo Jarvis), ce palefrenier rustre qui lui inspire un désir fou, sera-t-il son salut ?



Lady Macbeth : 1 - Emma Bovary : 0


Lady Macbeth (Anna Netrebko), dans Macbeth de Verdi, le modèle de l'héroïne de The Young Lady
Lady Macbeth (Anna Netrebko), dans Macbeth de Verdi, le modèle de l'héroïne de The Young Lady 


Cette histoire de triangle amoureux évoque Madame Bovary de Gustave Flaubert. Les premières minutes, économes en dialogues, font se succéder des plans fixes, qui durent dix secondes ou plus. 


Katherine, prisonnière, se meurt dans l’ennui et rêve de liberté. Mais si Emma Bovary réprime ses désirs, Katherine prend l’initiative. Dans une société où elle est censée être soumise aux hommes, sa révolte n’en sera que plus inattendue.



Katherine (Florence Pugh) dans The Young Lady (2017), réalisé par William Oldroyd
Katherine (Florence Pugh) dans The Young Lady, réalisé par William Oldroyd (2017)


L’adaptation d’Alice Birch du roman est fidèle, justifiant le titre original (Lady Macbeth, tout simplement) : si Shakespeare avait agrégé Macbeth et Lady Macbeth en un seul personnage, il aurait obtenu Katherine, à la fois cerveau diabolique et exécutrice des basses œuvres. "It is done"  prononcé au cœur du film est d’ailleurs un clin d'oeil à la célèbre réplique de Lady Macbeth :

"What is done cannot be undone."
  (Ce qui est fait est fait)


On prend d’abord Katherine en pitié. La découverte de sa vraie nature n’en est que plus forte. William Oldroyd bannit tout manichéisme. The Young Lady m’a rappelé d’autres opus où une femme se révolte pour une juste cause, avant de devenir aussi condamnable que ses bourreaux, comme dans It’s a free world! (2007) réalisé par Ken Loach.





The Young Lady pointe aussi l'ambiguïté de la jeune femme : est-ce l’amour ou l’ambition qui guide ses actes ? Si elle emprunte le chemin de la vengeance, c’est d’abord pour vivre une histoire avec son amant et se défaire du cocon patriarcal (symbolisé, entre autres, par ses robes de 15 kg et les corsets). 




Katherine (Florence Pugh) et Sebastian (Cosmo Jarvis) dans The Young Lady


Plus le film avance, plus on doute de ce qui la motive.



Affreux, sales et méchants



Katherine n’est pas sympathique. C’est une héroïne qui tranche avec celle de l’opéra. L'opéra supprimait en effet le dernier meurtre, le plus horrible, pour ne pas mettre à mal l'empathie du spectateur. De même pour la première adaptation à l’écran par Andrzej Wajda en 1962.




Les amants dans Lady Macbeth sibérienne de Andrezj Wajda (1962)
Les amants dans Lady Macbeth sibérienne de Andrezj Wajda (1962)


En fait les deux seules personnes pour qui l’on éprouve de la pitié sont un enfant et Anna, une servante (touchante Naomi Ackie dans un rôle quasi muet) pris dans les tirs croisés de leurs maîtres 
psychopathes

Dans l’Angleterre comme dans la Russie de 1865, les innocents payent pour leurs maîtres.



Anna (Naomi Ackie) et Katherine (Florence Pugh) dans The Young Lady
Anna (Naomi Ackie) et Katherine (Florence Pugh) dans The Young Lady


Sebastian suit un chemin inverse à sa maîtresse : le violeur prétentieux ploie sous les coups de boutoir de Katherine, et se demande comment s’en sortir. Si Katherine est le mélange des époux Macbeth, c’est lui qui hérite de l’équivalent de la scène de somnambulisme, où sa conscience surgit pour le tourmenter. Parviendra-t-il à arrêter le massacre ?



Un film trop lent ?



Tout dans The Young Lady reste en sourdine. La mise en scène de William Oldroyd décrit une grande prison à ciel ouvert. Le jeu froid de l’éblouissante Florence Pugh est au service de son personnage amoral. La photographie de Ari Wegner est tout aussi glacée.



La lenteur du film est assumée (parfois trop) dans de nombreuses scènes, il ne se passe rien, parce que le scénario assez minimal s’attache justement à l’ennui et l’emprisonnement de ses anti-héros. Aussi, les pics de violence surgissent avec d’autant plus d’éclat. On retient notamment le premier meurtre, vu uniquement du point de vue de l’assassin et de la servante, une utilisation magistrale du hors-champ. Ou encore cette scène surréaliste où Katherine, à l’accusation d’adultère lancée par son époux, répond en pervertissant une ficelle de vaudeville (malgré le drame étouffant du film, toute la salle a éclaté de rire).

Le crime paie-t-il ?



Plusieurs films se sont intéressés à la thèse amorale du meurtre comme catharsis, pour gagner une libération personnelle… mais attention au prix à payer ! Et qui sait si à la fin, les dettes du crime seront trop lourdes en comparaison de l’acte ?


Woody Allen s’y était penché dans Match Point (2005) où l’assassin est condamné, comme chez Dostoïevski, à ne jamais connaître le repos de la conscience. Plus récemment, le professeur dépressif de L'homme irrationnel (2015) retrouvait goût à la vie par le meurtre, sans se rendre compte que ce remède portait en lui sa propre destruction.


Abe Lucas (Joaquin Phoenix), le professeur de philosophie assassin de L'Homme irrationnel de Woody Allen (2015)
Abe Lucas (Joaquin Phoenix), le professeur de philosophie assassin de L'Homme irrationnel de Woody Allen (2015) 



Katherine dans The Young Lady ressemble à bien des égards à Célestine, héroïne de Journal d’une femme de chambre (2015). Dans cette adaptation du roman d’Octave Mirbeau, une femme dissimule sa haine envers ses maîtres, et accepte de couvrir un meurtre commis par son amant. Elle part avec lui, et y perd son âme.



Joseph (Vincent Lindon) et Célestine (Léa Seydoux) dans Le journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015)
Joseph (Vincent Lindon) et Célestine (Léa Seydoux) dans Le journal d'une femme de chambre de Benoît Jacquot (2015) 



The Young Lady s’inscrit dans cette tradition du crime semblant payer, mais n’apportant pourtant nulle satisfaction à ses auteurs.


Un film lent mais fort




Alice Birch et William Oldroyd, scénariste et réalisateur de The Young Lady
Alice Birch et William Oldroyd, scénariste et réalisateur de The Young Lady 


The Young Lady réussit à maintenir sa tension malgré une lenteur parfois excessive et l’économie de rebondissements, pour sa vision pessimiste d’hommes et de femmes quittant leurs prisons pour mieux s’enfermer de leur plein gré dans d’autres.



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Chef d'oeuvre orange star.jpgorange star.jpgorange star.jpgorange star.jpg Très bon


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orange star.jpgorange star.jpg Moyen

orange star.jpg Pas bon À hurler !