samedi 13 mai 2017

SAYŌNARA, DE KŌJI FUKADA (2017) : ANALYSE DU FILM ET EXPLICATION DE LA FIN


Leona (Geminoid F), androïde incarnée par une androïde dans Sayōnara (2015)



    


Par Clément

Histoire sombre, film lumineux


Après l’explosion de plusieurs centrales nucléaires au Japon, le gouvernement, sur des critères ouvertement discriminatoires, procède à l’évacuation progressive de la population. Les riches et puissants partent en premier. Les étrangers, réfugiés, célibataires, ou détenteurs d’un casier judiciaire, doivent attendre plus longtemps, avec un risque d’irradiation croissant. 


Tania (Bryerly Long) est de ces parias : d’origine sud-africaine, elle vit dans une maison reculée, seule avec Leona, son androïde de compagnie (Geminoid F, androïde véritable). Son cercle social est réduit : sa voisine (Makiko Murata), et un amant intermittent (Hirofumi Arai). Les mois passent, et Leona devient la seule confidente de Tania, qui dépérit peu à peu…



Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara de Kōji Fukada (2015)
Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara de Kōji Fukada (2015)



En regardant Sayōnara, il m’est venu en tête un poignant lied (poème germanique chanté) de Robert Schumann, In der Fremde, d’après Eichendorff :


Qu’il viendra vite, qu’il viendra vite, hélas, 
Le temps où je reposerai moi aussi. 
Au-dessus de moi bruira, dans sa splendeur, la forêt solitaire, 
Et plus personne ne me connaîtra ici.

Sayōnara conte le déclin d’une vie solitaire, dans une lenteur contemplative. Pourtant, Sayōnara n’est pas un film déprimant ; c'est presque un "feel-good movie" dans sa vision apaisante de la mort. Ce film a bénéficié d'une certaine publicité, car c'est le premier dans l’histoire du cinéma à mettre en scène un robot comme acteur (une spécificité appartenant déjà à la pièce de théâtre originale d’Oriza Hirata).

Leona (Geminoid F) et la voisine (Makiko Murata) dans Sayōnara
Leona (Geminoid F) et la voisine (Makiko Murata) dans Sayōnara 

Imaginez la bizarrerie induite par ce dialogue entre une actrice humaine, et une actrice faite seulement de circuits, qui paraît si humaine ! Pourtant, dans cette mélopée, la performance technique s’efface devant les thèmes du film. J’en ai repéré trois : l’éphémère, la beauté, la communication.

Tout est éphémère


Tout Sayōnara est empreint d’Ukiyo, notion spécifiquement japonaise. Elle exprime l’éphémère d’un monde par essence "flottant" (traduction littérale du terme). La jeune femme s’affaiblit alors que sa maladie, peut-être de concert avec la radioactivité, la tue à petit feu. On peut vraiment parler de jeu "physique" pour la sensationnelle Bryerly Long.

À l’opposé, le corps du robot semble immuable, solide, incarnation d’un fantasme à la Dorian Gray. Pourtant, à force d’usure, même l’apparence du robot va changer, "vieillir" d’une certaine façon. Dehors, la Nature survit en changeant d’apparence.

Les liens aussi sont éphémères. Une étreinte entre Tania et son amoureux est peu de choses face à la peur, égoïste, de devenir paria. Comme à chaque catastrophe, les mariages, blancs ou non, se succèdent, par amour mais aussi pour avoir une meilleure chance d'être sauvé. Ce parti pris rappelle la dystopie The Lobster, où les célibataires étaient également traités en parias.


Deux faux couples dans The Lobster, de Yorgos Lanthimos (2015)
Deux faux couples dans The Lobster, de Yorgos Lanthimos (2015)


Or, ce n’est pas la dystopie ni le "post-apo" qui intéressent Kōji Fukada, même si le péril nucléaire se voit dénoncé avec force dès les premières images (ce n'est pas étonnant dans un cinéma japonais six ans après Fukushima). Sayōnara présente un sujet proche de Bienvenue à Gattaca mais s'en désintéresse vite. Andrew Niccol mettait en lumière la différence de traitement réservé entre humains dans une société eugéniste, simple extension des pratiques racistes et xénophobes, toujours de mise aujourd’hui. 

Dans SayōnaraFukada filme la fin d’une liaison, et en tire autant d’émotion. Le jeune couple décidant de se marier apporte une touche de vivacité juvénile au film, mais le futur incertain et l’idéalisation d’un pays qu’ils ne connaissent pas rendent leur jubilation amère.

Tania (Bryerly Long) et son amant (Hirofumi Arai) dans Sayōnara
Tania (Bryerly Long) et son amant (Hirofumi Arai) dans Sayōnara


Sayōnara est aussi un film sur le temps qui passe. L’héroïne voudrait retourner dans le passé, enregistré sur projecteur, mais elle ne peut qu’appliquer la réplique finale d’In the mood for love et, toujours dans la dystopie, Minority Report : le passé est quelque chose qu’elle peut voir, mais ne peut plus toucher. Cela participe à son renoncement à la vie. 



L'idée de retenir le passé entre ses mains a fait le bonheur de La Quatrième Dimension, dans l’épisode Du succès au déclin, ou plus récemment l’épisode Retour sur image de Black MirrorOn pense surtout aux déchirants adieux de Claire Fisher dans le finale de Six feet under : sa photo de famille, si réussie soit-elle, ne peut plus saisir un moment déjà écoulé.



Nate Fisher (Peter Krause) et sa sœur Claire (Lauren Ambrose) dans le finale de Six feet under (2001-2005) d'Alan Ball
Nate Fisher (Peter Krause) et sa sœur Claire (Lauren Ambrose) dans le finale de Six Feet Under (2001-2005) d'Alan Ball


L’obsession de la faute



Fukada a réalisé l’excellent Harmonium – en réalité postérieur à Sayōnara – Ce n’est pas étonnant car on retrouve un personnage, la voisine, en prise avec un crime qu’elle a commis des années auparavant et son impossible expiation. 




Hotaru (Momone Shinokawa) et Yasaka (Tadanobu Asano) dans Harmonium de Kōji Fukada (2016)
Hotaru (Momone Shinokawa) et Yasaka (Tadanobu Asano) dans Harmonium de Kōji Fukada (2016)

Dans une scène d’une grande cruauté, la vieille dame comprend son châtiment. Juge et bourreau de ce qu’elle a fait, elle s’inventera sa propre expiation, terrible. Elle apportait communication et joie à Tania, qui voit se briser son dernier lien à l'humanité .




Fukada, Visconti japonais



Si Sayōnara est si solaire, c’est parce que cet éphémère est transcendé par la beauté. Formellement, grâce à la mise en scène rayonnante de Fukada. Dans de longs plans fixes filmant une nature mystérieuse, il trouve plusieurs résonances avec le cinéma d’Andreï Tarkovski (on pense à Stalker), mais aussi de Terrence Malick, dans les cycles de la Nature.

Du point de vue de la Nature, le drame autour de Tania comme autour des personnages de Malick (ceux des Moissons du ciel notamment, aux similaires paysages crépusculaires), confirme la citation du Macbeth de Shakespeare : 


Life is a tale told by an idiot, full of sound and fury, signifying nothing.

Image des Moissons du Ciel de Terrence Malick (1978)
Image des Moissons du Ciel de Terrence Malick (1978)


La lumière de la cheffe opérateur Akiko Ashizawa fait non seulement voir le temps qui passe en de délicates ellipses, mais exprime aussi les liens entre personnages, entre tons ombrés ou resplendissants. On lui doit un plan digne de rester dans les annales du cinéma : la lente décomposition d’un cadavre sur plusieurs jours. La scène est d’une dérangeante beauté.

Fukada fait ici jeu égal avec Luchino Visconti, qui orchestrait de même les noces de la Beauté et de la Mort dans Mort à Venise



La baronne Moes (Silvana Mangano), son fils Tadzio (Björn Andresen), et Gustav von Aschenbach (Dirk Bogarde) dans Mort à Venise de Luchino Visconti (1971)
La baronne Moes (Silvana Mangano), son fils Tadzio (Björn Andresen), et Gustav von Aschenbach (Dirk Bogarde) dans Mort à Venise de Luchino Visconti (1971)


Fukada se sert de la puissance solennelle du plan fixe, là où Visconti préférait le lyrisme de lents travellings. L'envoûtement de Sayōnara, son éclairage parfois surréel, évoque le très réussi Real. Pas étonnant : Akiko Ashizawa était aussi directrice de la photographie de ce film.



Une androïde plus humaine que nature


Bien que Geminoid F soit un androïde, j’admets avoir été secoué par l’expressivité de son visage, de son "jeu", derrière la réserve habituelle des Asiatiques. Sans jamais cacher qu’elle n’est qu’un être de métal, elle paraît aussi humaine que Tania, accomplissant des tâches pour lesquelles elle n’est pas programmée. Elle se laisse par exemple pousser dans son fauteuil par Tania, par amitié.



Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara
Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara



Elle m’a rappelé la touchante Alicia, robot qui brisait la solitude du condamné de "Le Solitaire"toujours dans La Quatrième Dimension. À force d’humanité, elle lui faisait oublier sa nature. 


Corey (Jack Warden) face à Alicia (Jean Marsh), androïde parfait dans La Quatrième Dimension (1959-1964)
Corey (Jack Warden) face à Alicia (Jean Marsh), androïde parfait dans La Quatrième Dimension (1959-1964)


Or, plus Sayōnara avance, plus Leona gagne en humanité, tandis que Tania, de plus en plus immobile, semble se mécaniser, dans un jeu de vases communicants.

Sayōnara, dans sa deuxième partie, resserrée sur le lien entre Leona et Tania. Tout n’est que chaleur et tendresse. Beauté des langues (en plus du japonais et de l’anglais, on entend aussi de l’allemand et du français), des poèmes récités par l’androïde, et des rares contacts physiques entre Tania et Leona.


Sayōnara : une dystopie ?


Dans les dernières minutes, l’androïde fait face à sa sensibilité définitivement humaine, par sa compassion envers Tania, ou sa marche acharnée pour contempler le paysage final, ruisselant de sublime. 

Si une dystopie, voire une uchronie (l’action est censée se passer de nos jours) est en arrière-fond du drame, le regard sur le lien Tania-Leona est optimiste. La marche vers la mort n’est plus effrayante, elle s’inscrit dans le cycle de la Nature, notre regard sur elle s'apaise. L’angoisse est estompée par la compagnie d’un être aimé.


Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara
Leona (Geminoid F) et Tania (Bryerly Long) dans Sayōnara


Nos vies sont courtes, mais c’est en communicant que nous apportons la beauté, remède à la laideur du monde, telle semble être l'une des leçons de Sayōnara.


Un film cathartique


Le casting du film Sayōnara


Sayōnara est un film exigeant par son immense lenteur, son dépouillement, mais il s'avère cathartique. En transcendant l’angoisse de la mort par la beauté, Kōji Fukada fait acte de foi dans son art, et délivre un message apaisant au spectateur. Un film rare, dans tous les sens du terme.



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