dimanche 23 juillet 2017

UNE FEMME FANTASTIQUE : PAS SON GENRE



Marina Vidal, jouée par Daniela Vega dans Une femme fantastique de Sebastian Lelio (2017)




Par Clément

Être trans : ultime paria


Dans notre société, le mâle blanc hétérosexuel cisgenre (i.e. dont le sexe et le genre sont identiques) est en haut de l’échelle. C'est plus complexe pour les femmes, les noir.e.s, les non-hétéro, qui se retrouvent surclassé.e.s par le "modèle dominant". Ces discriminations se révèlent cumulables : Moonlight parlait déjà de la douleur d’être à la fois noir et gay.

Une femme fantastique nous parle de ceux dont on parle si peu (et souvent si mal) : les trans.


Une Marche trans


Les droits des femmes, des noir.e.s et des homosexuel.le.s avancent, malgré une application souvent défaillante en pratique. Mais les droits des trans ont plusieurs années de retard (40 ans en France selon Sun Yee Hoon, présidente de l’Association Commune Trans et Homo pour l’Égalité) : ils et elles furent d’abord vu.e.s comme des abominations, puis résultats d’une pathologie et enfin d’une paraphilie. Aujourd’hui, la dysphorie de genre, origine du transgenrisme, figure encore dans la liste de la Classification Internationale des Maladies.


Notre société, encore sous le poids de dogmes, est à cette image. Et au Chili, empreint de morale chrétienne non actualisée, la situation est plus critique qu’en France. La transphobie est un des sujets d’Une femme fantastique.



Les femmes trans sont des vraies femmes


À Santiago, Marina Vidal (Daniela Vega) est la compagne d’Orlando (Francisco Reyes), son aîné de vingt ans. Lorsqu'il meurt, Marina subit un violent rejet de la société qui l’entoure : policiers, médecins, et surtout la famille du défunt. C’est parce que Marina avant s’appelait Daniel : elle est une transgenre. Elle vit dans un monde transphobe qui la violente, à divers degrés.


Pourtant, Marina ne veut pas rester passive, et souhaite conserver des affaires de son homme, dont son chien qu’il lui avait donné, et que sa famille lui confisque.





Parler du transgenrisme sur les écrans


On peut parler au cinéma du transgenrisme via la difficulté de la transition, le processus où l’on change non seulement de sexe, mais aussi de vie, comme dans The Danish Girl côté cinéma, ou Transparent côté séries.


Maura Pfefferman (Jeffrey Tambor) dans Transparent, série de Jill Soloway (2014-)
Maura Pfefferman (Jeffrey Tambor) dans Transparent, série de Jill Soloway (2014-) 


La requête ultime des trans n'est-elle pas d'être vu.e.s non comme des trans mais comme des personnes normales ? C’est l’orientation de personnages dans des œuvres progressistes comme la Sophia d’Orange is the New Black ou la Nomi de Sense8, qui ne se résument pas à leur transgenrisme.


Jamie Clayton, actrice transgenre, interprète de Nomi Marks dans Sense8, série de J.Michael Straczyski et Lana & Lilly Wachowski (2015-2018)
Jamie Clayton, actrice transgenre, interprète de Nomi Marks dans Sense8, série de J.Michael Straczyski et Lana & Lilly Wachowski (2015-2018) 



Mais puisqu’être trans demeure un poids à porter, on peut se focaliser sur l’intolérance de la société, comme dans le tragique Boys don’t cry (inspiré de l'histoire d'un vrai homme trans). Sans être aussi noir, Une femme fantastique choisit cette direction.

Brandon Teena (Hilary Swank) dans Boys don't cry de Kimberly Peirce (1999)
Brandon Teena (Hilary Swank) dans Boys don't cry de Kimberly Peirce (1999) 


50 nuances de transphobie


Il est faux de croire que la discrimination s’exprime avant tout par la violence ou les inégalités. Ce n’est que la pointe extérieure d’une pyramide, dont la base est beaucoup plus large. Cette base, Une femme fantastique la met à nu durant ses deux premiers tiers.




Marina Vidal (Daniela Vega) dans Une femme fantastique de Sebastián Lelio (2017)
Marina Vidal (Daniela Vega) dans Une femme fantastique de Sebastián Lelio (2017) 

Marina se cogne à un faisceau d’intolérances, de la part de médecins suspicieux, d’une commissaire durcissant son interrogatoire, jusqu’à un humiliant examen. La famille du mort adopte tantôt un ton paternaliste, tantôt un ton de haine. Aucune discussion n’est possible, ils veulent juste rayer l’existence de Marina dans l’histoire du mort, ce qui passe par la spoliation.


Le pire provient de Sonia, l'ex-femme du mort : les rafales de mépris, d’exécration vont crescendo ; que Sonia ait transmis sa transphobie à sa petite fille demeure une des images les plus terribles du film. L’on se sent révolté devant l’ordalie de Marina. Les figures plus ouvertes, comme Gabo, le frère du mort, ne se manifestent pas, par peur de la famille.


Harcèlement de Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique
Harcèlement de Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique 


Un cœur invaincu


On trouve parmi les producteurs du film Pablo Larraín et Maren Ade. L’on ne s’en étonne pas. Du premier, on retrouve l’attachement à un portrait intime mais qui garde son mystère, comme dans Jackie. De la seconde, on retrouve un esprit frondeur craint par la société, parce qu'il la force à regarder en face son hypocrisie, comme Toni Erdmann.





Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique
Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique 

Une femme fantastique s’attache à un portrait particulier, celui d’une femme en révolte silencieuse. Esseulée, elle ne peut protester ouvertement. Alors c’est par son visage dur, sa dignité qu’elle porte en étendard, ou quelques remarques ironiques sur son "anormalité" que l’on voit qu’elle lutte. Marina cherche à retrouver une place qu’on lui interdit, avant que le rejet général la pousse dehors. C’est visible dans la scène de l’enterrement, quasi identique à celle de Captain Fantastic, et ses esprits trop libres pour être consensuels.

Marina est campée par la très belle Daniela Vega, elle-même transgenre. Elle retrouve des intonations de son précédent rôle de La Visita de Mauricio López Fernández, où elle incarnait aussi une femme trans qui bouleversait l’ordre établi dans sa famille conservatrice.



Daniela Vega dans La Visita de Mauricio López Fernández (2014)
Daniela Vega dans La Visita de Mauricio López Fernández (2014)

La peur irrationnelle de dominants face à une minorité était déjà au cœur de Get Out cette année. Intelligemment, Marina va jusqu’à exploiter cette peur irrationnelle du trans pour tenter de parvenir à ses fins.




MSF : Musique sans Frontières


En proie aux épreuves, Marina cherche à se trouver. Elle a un moment de libération lors de sa danse endiablée dans une boîte. Ce moment heureux d’une vie pleine d’oppressions rappelle celui situé au cœur du film Bande de filles de Céline Sciamma (par ailleurs réalisatrice d’un film sur un enfant transgenre, Tomboy). Serveuse le jour, sa passion est le chant lyrique baroque. Gloria, précédent film du réalisateur Sebastián Lelio, parlait aussi d’une femme esseulée qui trouvait la joie de vivre dans la musique.




Orlando (Francisco Reyes) et Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique
Orlando (Francisco Reyes) et Marina (Daniela Vega) dans Une femme fantastique


Le baroque fut dispendieux en airs pour castrats, ces hommes qui pouvaient atteindre l’agilité et l’aigu des voix de femme à un prix si lourd. Marina/Daniela, devenue femme, peut les chanter avec cette voix si particulière. L’on discerne aussi une transgression : l’opéra est une des formes les plus élevées de l’art humain, mais comme le documentaire de Jean-Stéphane Bron le mettait implicitement en évidence, il reste trop souvent lié aux classes privilégiées, celles-là même qui, souvent, sont à l’origine des discriminations.

Fantasme de Marina (Daniela Vega) en danseuse dans Une femme fantastique


Voir une pauvre latina trans chanter du Haendel est un message politique, le même qu’on trouve à la toute fin du Dictateur de Chaplin. La musique de Wagner, appropriée par les nazis, y soutient les derniers mots du barbier humaniste. Ce sont de sublimes exemples de l’absence de frontières de l’art.



Une dernière partie hésitante


La seule réserve que l’on pourrait faire est que le scénario tourne court vers la fin. Une fois que Lelio a terminé sa démonstration, le film tourne en rond. Il se concentre alors plus sur le parcours modeste de son personnage modeste. Un procédé propice à l’émotion mais qui a ses limites sur la longueur, c’était déjà le problème de Moonlight. Quand le réalisateur et l’actrice disent qu’il s’agit du cœur du film, on ne peut s’empêcher d’être déçu : Marina est un beau personnage, mais son parcours intime et son histoire d’amour restent à l’état d’ébauche.




Le vent contraire comme métaphore de la transphobie vécue par Marina dans Une femme fantastique


Le final est magnifique, mais l’aspect de Marina qui y est mis en avant a été trop peu exploité pour s’accorder avec l’éprouvant parcours qui l’a précédé. Quand bien des films pâtissent d’une longueur trop importante pour un modeste sujet, Une femme fantastique est au contraire trop court pour embrasser sa passionnante prémisse.



Un mélo, un pur, un vrai, un beau


Les deux têtes du film : Sebastián Lelio (scénariste/réalisateur) et Daniela Vega (actrice)
Les deux têtes du film : Sebastián Lelio (scénariste/réalisateur) et Daniela Vega (actrice)


Porté par une éblouissante actrice, Une femme fantastique mérite bien son nom. Ce mélodrame, sans effets inutiles, nous touche avec son message politique pour les droits des trans. Aujourd’hui, un personnage peut être noir, homo, handicapé… et exister avant tout parce que c’est un humain. Combien de temps durera la « transition » des personnages trans en personnages tout court ? Sans doute autant de temps qu’il le faudra dans la réalité. Un temps que l’on désire proche.




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